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Quand Brigitte* s’est inscrite à Bridges, un programme d’éducation des adultes novateur offert à London, en Ontario, son objectif était simple : lire Pinocchio. Ayant abandonné l’école à l’âge de 13 ans pour aider sa mère à s’occuper de sa famille nombreuse, elle avait essayé « des millions de fois » de terminer ses études depuis. Sur son parcours, un mari violent avait été l’un des principaux obstacles auxquels elle s’était heurtée : depuis 16 ans, il avait fait échouer ses nombreuses tentatives de retour aux études.
Susan Rodger nous parle du programme Bridges. » écouter
Lancé en septembre 2006, le programme Bridges est le seul du genre au Canada. Mis sur pied par la faculté d’éducation de l’Université Western Ontario et le conseil scolaire du district de Thames Valley, il se distingue à maints égards des programmes traditionnels d’éducation des adultes. Ainsi, en ce qui concerne la présence en classe, obligatoire dans la plupart des autres programmes, le programme Bridges a une règle simple : « Venez quand vous pouvez ». C’est là un élément important puisque de nombreuses femmes vivent avec un conjoint qui essaie de saboter leurs projets en leur refusant les clés de la voiture ou en les privant de leurs vêtements pour les empêcher de quitter le domicile.
La sécurité est également une grande priorité. Cela se constate un peu partout, depuis le plan des classes (qui sont toutes équipées d’une porte avant et d’une porte arrière) jusqu’au fait que les noms des élèves ne figurent ni dans le registre de l’école, ni dans le système informatique du conseil scolaire. Comme le précise Dianne Rumney, surintendante adjointe du conseil scolaire de Thames Valley, chaque fois qu’un conjoint se présente, à la recherche de l’une des élèves, « chacune d’entre nous a soudainement un trou de mémoire ».
La planification de la sécurité est essentielle, explique Andrea Carter, psychologue du programme Bridges, parce que « chacune de nos élèves vit une escalade de violence après avoir intégré le programme ». C’est que l’agresseur se sent de plus en plus menacé à mesure que la femme gagne en indépendance; voilà une preuve stupéfiante du pouvoir de l’éducation.
Même si, en fréquentant le programme, les femmes s’exposent à un risque accru, la plupart des 27 élèves inscrites ont persévéré. Depuis sa mise sur pied, il y a deux ans, le programme n’a perdu contact qu’avec deux élèves; les autres suivent environ 50 % des classes quotidiennes. Selon les registres, après 12 semaines de participation au programme, le taux de persévérance grimpe à 75 %.
« C’est la meilleure chose qui me soit arrivée depuis longtemps », explique Brigitte.
C’est la psychologue Susan Rodger, professeure adjointe à l’Université Western Ontario, qui a accouché de l’idée du programme Bridges. Des années de travail auprès de femmes victimes de violence lui avaient appris que la violence conjugale est souvent enracinée dans un état de pauvreté ou de manque d’indépendance financière.
« Au Canada, le niveau de scolarité est le principal indicateur du revenu des femmes », soutient Mme Rodger, qui a été élevée par une mère célibataire et qui a conçu le programme dans une perspective féministe. La moitié des femmes qui affirment avoir déjà été victimes de violence n’ont pas de diplôme d’études secondaires, ajoute t elle. De nombreuses femmes aux prises avec un conjoint violent affirment que c’est principalement en raison de leur incapacité à subvenir à leurs propres besoins qu’elles demeurent avec lui.
Selon un rapport commandé en 2000 par la Southwestern Ontario Shelter Association, plus de 40 % des femmes de la région qui recourent à des services d’hébergement n’ont pas de diplôme d’études secondaires, contre 29 % chez l’ensemble des Canadiennes.
De l’avis de Mme Rodger, la solution est simple : il faut rendre à ces femmes leur autonomie en rehaussant leur niveau de scolarité afin de multiplier les choix qui s’offrent à elles. « L’éducation est un bon point de départ pour aider ces femmes », explique t elle.
Toutefois, rares sont les programmes d’éducation des adultes qui leur offrent ce dont elles ont besoin pour prendre leur envol. Le programme Bridges leur permet d’avancer à leur rythme. Mme Rodger a fait en sorte d’éliminer tous les obstacles qui, aux dires des principales intéressées, entravent le retour aux études. On leur remet des billets d’autobus afin que le transport ne constitue pas un problème. Puisque, souvent, le conjoint détruit leurs livres ou leurs travaux, les femmes peuvent laisser leur matériel à l’école. Il y a même un fauteuil inclinable pour les élèves qui ont besoin de faire une sieste pour récupérer d’une nuit blanche.
« On accorde tellement d’importance aux aptitudes et aux titres de compétences qu’on en vient à oublier que, pour apprendre, il faut d’abord être en mesure de fonctionner au quotidien », rappelle Mme Rodger.
Fondée en janvier 2006, l’école alternative Bridges offre un programme d’un an dont les cours sont donnés cinq jours par semaine. Il s’agit d’un programme pilote, financé en vertu d’une entente conclue avec le Conseil de recherches en sciences humaines, qui s’inscrit dans un projet de recherche intitulé Bridges : pour l’apprentissage et la réussite des femmes. Son efficacité est mesurée grâce à la comparaison de ses résultats avec un groupe témoin.
Le but de ce programme réservé aux femmes consiste à éliminer les obstacles à la réussite que rencontrent les femmes ayant été victimes de mauvais traitements. Dans le cas présent, on entend par réussite une gamme de choses, de l’obtention d’un diplôme d’études secondaires et la poursuite d’études postsecondaires, à la création de réseaux sociaux ou la gestion de leurs finances.
Afin d’aider les étudiantes à réussir, le programme de l’école Bridges tient compte des besoins émotionnels, psychologiques et physiques des femmes qui ont subi de mauvais traitements. Par souci de flexibilité, le programme s’éloigne des politiques de fréquentation scolaire classiques et permet aux étudiantes d’assister aux cours quand elles le peuvent et de reprendre les cours manqués selon leur disponibilité.
Des études ont démontré qu’un agresseur sabotera souvent les efforts que déploie une femme pour s’instruire, par exemple, en proférant des menaces à son endroit ou à celui de ses enfants, en lui refusant un moyen de transport ou même en cachant ses vêtements, gestes qui, en temps normal, nuiraient à la réussite de la femme dans un cadre scolaire traditionnel.
Pour certaines femmes comme Brigitte, réussir à lire son relevé bancaire et constater qu’un retrait mensuel de 20 $ est effectué sans qu’elle n’y ait jamais consenti constitue une réussite. Pour une autre femme, le simple fait d’échanger un regard avec son enseignante ou ses camarades de classe après s’être tenue tête baissée pendant plus de deux mois représente un exploit.
Pour Félicitée*, une compagne de classe de Brigitte, arriver à lire l’horaire d’autobus et à maîtriser son anxiété de façon à se rendre seule à l’école en transport en commun représente une victoire. La première fois qu’elle a pris l’autobus, une camarade de classe l’attendait au dernier arrêt. Quand elle est arrivée, elles se sont donné l’accolade. C’est maintenant elle que les autres élèves consultent pour obtenir des conseils sur un trajet à emprunter.
« Je peux maintenant me déplacer en autobus, affirme Félicitée, 49 ans. J’adore ça. »
Avant de fréquenter le programme Bridges, Félicitée avait du mal à lire quoi que ce soit, et pas seulement l’horaire d’autobus. Elle a grandi dans une maison sans livres et a interrompu ses études avant la 9e année pour s’occuper de son père. Aujourd’hui, elle tient un journal intime et lit la presse.
« Quand je jette un coup d’œil aux manchettes, je comprends ce qui est écrit, souligne t elle. Je peux ensuite en discuter avec une autre fille et me sentir “dans le coup”. »
Désormais, quand elle lit une recette, elle réussit son plat. Fini, l’époque où elle se sentait toujours mal à l’aise et isolée. Pour l’une des premières fois de sa vie, elle peut compter sur des amies qui comprennent ce qu’elle vit.
« Le programme Bridges a été merveilleux pour moi. Je me sens intelligente. Le matin, j’ai envie de me lever pour aller à l’école. »
La communauté de femmes qui s’est ainsi constituée est l’une des grandes forces du programme et l’un des éléments permettant d’en apprécier la réussite. Les élèves s’apportent mutuellement appui et encouragement. Barb O’Brien, enseignante, aide parfois même des élèves à déménager ou leur distribue des meubles et des vêtements donnés par ses amis. Au besoin, Mme O’Brien, Mme Rodger et Mme Carter sont toujours disponibles au bout du fil.
C’est souvent la première fois que ces femmes bénéficient d’un tel soutien parce que leur agresseur les a isolées de leur famille et les a empêchées d’entretenir des amitiés.
Certaines ont des problèmes de mémoire et de concentration à cause de coups reçus à la tête ou de blessures découlant d’étranglements, qui n’ont jamais été traitées et qui continuent de leur peser. Pour la première fois, elles se trouvent dans un milieu où les professeures, les conseillers et les chercheurs comprennent leur réalité.
Quand elle s’est jointe à l’équipe du programme, Mme O’Brien savait qu’elle devait se fixer des attentes réalistes. Il serait merveilleux que toutes ces femmes décrochent leur diplôme d’études secondaires et aillent au collège ou à l’université, mais elle sait que c’est peu probable. Certaines n’obtiendront probablement jamais leur diplôme de 12e année, mais d’autres poursuivront effectivement des études postsecondaires. Toutes réalisent des progrès mesurables dans leur apprentissage.
C’est ce que Mme O’Brien constate dans les extraits de journal intime, les comptes rendus de romans, les collages et les exposés de ses élèves. Quand une femme affirme avoir enfin réussi à parler à son avocat sans se mettre à pleurer ou qu’elle ose prendre la parole en classe, Mme O’Brien sait qu’il s’agit d’un pas en avant.
« Nous les voyons devenir plus indépendantes, fait elle remarquer. Certaines de ces femmes découvrent qu’elles en sont réellement capables. » C’est notamment le cas de Brigitte. « Cette classe m’a aidée à gagner une certaine confiance en moi, affirme t elle. Je me savais entourée. Je suis entrée en contact avec d’autres femmes. Nos forces se complètent. »
Brigitte affirme que ce sentiment de confiance en elle-même, c’est d’abord à Mme O’Brien qu’elle le doit. « Barb est la meilleure professeure qui soit, affirme t elle. Elle nous dit que si on veut apprendre, on va y arriver. Elle ne nous juge pas et n’est jamais condescendante. » Pour Brigitte qui s’est toujours sentie inférieure aux autres, Mme O’Brien, Mme Rodger et Mme Carter sont des « héroïnes de tous les jours ».
Mme Rodger et Mme Carter ont la même attitude que leur collègue, ce qui explique en grande partie la persévérance des élèves. Bien que la présence en classe ne soit pas obligatoire, les femmes assistent en moyenne à 65 % des cours, et le taux de persévérance est de 85 %. Surtout, lorsqu’elles sont au Centre, ces femmes sont en sécurité.
Pour les responsables du programme, l’idée que les élèves ne regagnent pas toujours un milieu sécuritaire à la maison est pénible. La plupart ne vivent plus avec leur agresseur, mais dans de nombreux cas, ce dernier les recherche.
Le personnel se rassure toutefois en voyant ces femmes reconnaître qu’elles ont été maltraitées et qu’elles ne méritent pas d’être victimes de violence.
« C’est fantastique de les voir progresser et de voir grandir leur estime d’elles-mêmes. C’est réellement un privilège », affirme Mme Carter.
Elle espère les avoir aidées à échapper à l’escalade de violence et les invite à l’appeler à l’aide lorsqu’elles se sentent menacées.
Mme O’Brien et Mme Rodger espèrent que d’autres collectivités mettront en place ce programme fructueux. « Nous aimerions surtout montrer à d’autres collectivités que c’est tout à fait faisable », explique Mme O’Brien. Pour Brigitte, l’essentiel est d’offrir à son fils de trois ans un modèle qui l’inspire à poursuivre ses études.
« Je ne peux pas lui dire de persévérer dans ses études si je ne lui prouve pas qu’on peut y arriver ».
* Les noms des participantes au programme ont été changés afin de protéger leur identité
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