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Durant des années, l’autobus scolaire qui desservait la réserve de la Première nation Skownan était rempli d’élèves en septembre. Comme dans la plupart des autres communautés, cela aurait dû être le signe annonciateur d’une nouvelle année scolaire pleine de promesses. Or, le passage de cet autobus ne faisait que raviver le souvenir de cruelles déceptions chez bien des résidents de la réserve Skownan.
Située à environ 300 kilomètres au nord ouest de Winnipeg, la réserve Skownan a connu sa part de problèmes : taux de chômage élevé, vandalisme, alcoolisme et toxicomanie, etc. Selon ses dirigeants toutefois, nombre de ces problèmes venaient avant tout du très fort taux de décrochage au secondaire enregistré au sein de la communauté.
« L’autobus était pratiquement vide lorsqu’arrivait le mois de juin, raconte Dana Rungay, travailleuse sociale auprès des enfants et des familles de la réserve. La plupart des élèves avaient décroché et flânaient, sans but. »
La consultation des archives locales de la Première nation Skownan indique que 60 élèves étaient inscrits au secondaire entre 1995 et 1999, mais que seuls neuf d’entre eux ont finalement décroché leur diplôme. On était alors en présence d’un taux de décrochage de 85 %, soit, selon l’Enquête sur la population active de Statistique Canada, près de six fois le taux moyen enregistré au Manitoba (15 %) et plus de sept fois celui observé à l’échelle nationale (12 %) durant la même période.
Aucun des 600 résidents de la communauté ojibway n’avait évidemment de quoi être fier de cette triste statistique. « Tout le monde a besoin d’avoir un but dans la vie, mais les jeunes décrocheurs d’alors n’en avaient aucun, souligne Mme Rungay. De quel avenir peut on rêver quand on quitte l’école avec seulement une huitième année en poche? »
En 2000, les dirigeants de la communauté ont donc décidé de s’attaquer au problème. Ils ont mis sur pied, en avril, l’initiative Vision Seekers de la Première nation Skownan, un programme communautaire visant à résoudre les problèmes des résidents de la réserve par une approche à la fois concrète et adaptée à leur situation particulière.
Contrairement aux initiatives gouvernementales, qui font appel à des spécialistes extérieurs pour résoudre les problèmes, l’initiative Vision Seekers se tourne avant tout vers les membres de la communauté pour trouver des solutions. Une consultation s’en est donc suivie, laquelle fut menée auprès des résidents de la réserve pendant une année entière. Cette consultation s’est révélée une remarquable source d’enseignements et d’inspiration.
« Nous avons réellement voulu donner aux résidents la possibilité de proposer leurs propres solutions à leurs problèmes », explique Mme Rungay, la principale animatrice de Vision Seekers. L’approche a immédiatement porté ses fruits; plus de la moitié des membres de la Première nation Skownan a pris part aux séances de planification initiales. « Ces séances ont donné naissance non pas à un plan d’action, mais plutôt à une véritable vision, poursuit Mme Rungay. L’idée de base était simple : proposer aux enfants de meilleurs modèles de comportement. »
Le premier programme à avoir vu le jour à la suite de ces séances de planification a pour nom Wood Bison. Ce programme d’études secondaires vise à inculquer aux élèves de la Skownan School de précieuses aptitudes de base, comme le sens du travail en équipe et la gestion de soi. Il vise également à renforcer chez eux le sentiment d’identité autochtone grâce à des cours novateurs axés sur les pratiques ojibway ancestrales comme le tannage, le nettoyage des poissons ou encore la prise en charge de la horde de bisons de la bande. Colin Kakewash, l’un des formateurs du programme, estime que pour réussir, tout élève autochtone vivant dans une réserve au Canada doit absolument posséder à la fois un savoir traditionnel et des compétences contemporaines.
« Pour survivre, chaque Autochtone doit non seulement terminer ses études secondaires et se diriger vers l’université ou le collège, mais aussi maîtriser sa langue ancestrale, connaître son nom spirituel et se familiariser avec les cérémonies traditionnelles », assure M. Kakewash.
De nombreux parents estiment d’ailleurs que leur enfant doit bénéficier d’une éducation qui allie modernité et tradition afin de mieux comprendre sa culture ancestrale et la relation à la terre sous jacente à celle-ci, qui datent de centaines d’années.
« Nous progressons lentement dans cette direction précise M. Kakewash, aujourd’hui âgé de 53 ans. Je n’ai moi-même reçu mon nom spirituel qu’il y a 10 ans. J’ai assisté à ma première cérémonie de la suerie en 1996 et pris part à ma première Danse du Soleil en 2000 seulement, raconte-t-il. Jamais je n’avais eu la possibilité de le faire auparavant. »
L’histoire de la Première nation Skownan est marquée par la fierté, mais aussi par des déchirements. À l’origine appelée Première nation Waterhen, elle a vu naître en son sein, en 1995, un groupe de protestataires qui accusaient le gouvernement de la bande de corruption à grande échelle.
La GRC a finalement dû intervenir. La modeste vague de protestations s’était transformée en un affrontement tendu qui a duré un mois, fait la une des médias dans tout le pays et même forcé des familles à quitter leur domicile. Le conflit s’est finalement réglé pacifiquement, mais a eu des répercussions durables. La bande a, depuis, notamment changé de nom pour prendre celui de Skownan, un mot ojibway qui signifie littéralement « point tournant sur la terre ».
C’est à peu près à la même époque que de nombreux membres de la communauté ont commencé à confronter leurs expériences liées aux pensionnats. Marquées par des maltraitances en tous genres, ces expériences ont eu une influence durable sur l’attitude de nombreux parents et grands parents à l’égard de l’apprentissage structuré.
« L’école n’avait pas de sens pour nous, se souvient Charlotte Nepinak, qui a quitté l’école dès la huitième année. On y allait uniquement parce que le gouvernement disait qu’il fallait y aller. »
Les dirigeants de la communauté ont peu à peu compris que la méfiance des élèves actuels envers l’éducation officielle remontait en fait à plusieurs générations. C’est de ce constat qu’est né, dans le cadre de l’initiative Vision Seekers, un nouveau programme d’études secondaires, destiné cette fois aux adultes.
Mis sur pied quelques mois après le programme Wood Bison, il permet à des étudiants adultes de décrocher leur diplôme. Il comporte entre autres un cours obligatoire axé sur l’acquisition d’aptitudes de base, avant tout en matière de gestion de soi et de résolution des problèmes. Étalé sur huit semaines, il offre aux adultes la possibilité non seulement de décrocher leur diplôme, mais de se pencher sur leur orientation professionnelle ainsi que d’améliorer leur situation financière en prenant part à des stages en entreprise et à du perfectionnement professionnel.
« Pour pouvoir éduquer ses enfants, il faut soi-même être éduqué, rappelle Mme Rungay. C’est la raison pour laquelle nous avons mis sur pied ce programme destiné aux adultes et rendu obligatoire le cours axé sur les aptitudes de base. » Le programme enseigne aussi aux adultes inscrits comment mieux communiquer, résoudre les problèmes et gérer les conflits, trois aptitudes essentielles pour s’intégrer à la société et à l’économie actuelles. « Il s’agit d’amener les gens à sortir de leur isolement et à tisser des liens. Toute personne blessée a en effet tendance, dans un premier temps, à s’isoler et à ressentir une certaine honte. »
En travaillant à l’obtention de leur diplôme d’études secondaires, les adultes acquièrent peu à peu un amour de l’apprentissage, qu’ils peuvent ensuite transmettre à leurs enfants et, dans certains cas, à leurs petits enfants. À 37 ans, Charlotte Nepinak vient de décrocher son diplôme après avoir pris part au programme. Ce dernier lui a tellement apporté que sa propre mère a décidé de faire du bénévolat au sein de l’école.
« Elle a mis sur pied un programme de petits déjeuners, raconte Charlotte. L’une des premières choses qu’elle m’a dites a été : “J’aurais tellement aimé qu’il en soit ainsi quand tu étais jeune et allais à l’école... »
La participation de la communauté au programme commence à avoir des retombées concrètes dans la vie courante. Les travailleurs sociaux indiquent, par exemple, que le taux de sobriété s’est accru de près de 5 % et que le nombre d’enfants placés sous la tutelle du gouvernement a diminué.
En 2005, la communauté a par ailleurs renforcé le programme Wood Bison en le dotant d’un volet axé sur le développement de carrière, qui permet aux élèves du secondaire de mieux cerner les emplois qui s’offrent à eux. Dans le cadre de ce volet baptisé Career Trek, 30 élèves se rendent à Winnipeg une fois par mois pour découvrir sur le terrain en quoi consistent diverses carrières : enseignant, médecin, secouriste, etc. « Ce n’est pas évident d’amener les jeunes à prendre pleinement conscience du monde extérieur, explique Mme Rungay. C’est pour ça que nous essayons de leur faire découvrir d’autres carrières. Nous voulons qu’ils sachent qu’ils peuvent devenir autre chose qu’agent de la GRC, infirmière ou travailleur social. »
Aujourd’hui, les résultats du programme témoignent de sa réussite. Plus de huit ans après le démarrage de l’initiative Vision Seekers, 44 % des membres de la communauté ont en effet déjà pris part aux divers cours et programmes mis sur pied dans le cadre de cette initiative. Celle-ci semble aussi avoir eu un effet positif sur le taux de diplomation au sein de la communauté puisque 10 de ses membres ont décroché leur diplôme en 2005 et 11 en 2006, soit 6 fois plus qu’en 1999! Vingt-six autres personnes ont également décroché un diplôme après avoir suivi un programme d’études postsecondaires en thérapie communautaire.
Par ailleurs, le succès de l’initiative Vision Seekers au sein de la communauté Skownan est tel qu’en avril 2005, le gouvernement a entrepris de financer trois autres communautés autochtones du Manitoba rural de nouvelles initiatives fondées sur le même modèle.
Mme Rungay, qui œuvre au sein de la Première nation Skownan depuis plus de 20 ans, s’étonne de voir à quel point les gens peuvent évoluer dans sa communauté :
« Lorsqu’ils commencent à prendre part à un programme, ils ont constamment la tête basse, ne vous regardent jamais dans les yeux, dit-elle. Au terme du programme, ils sont métamorphosés. Ils osent rire, pleurer, vous serrer dans leurs bras. Ils sont comme des fleurs qui s’épanouissent. »
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