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Lorsque Mishael Gordon s’est rendue à Ottawa il y a quelques années pour prendre part au programme de formation Nunavut Sivuniksavut, un programme collégial novateur s’adressant aux jeunes Inuits, elle n’était pas préparée à ce qui l’attendait.
L’étudiante de 22 ans savait que le programme primé (qui signifie « notre terre est notre avenir ») offrait un mélange unique de cours théoriques, de formations sur les aptitudes à la vie et des cours sur la culture des Inuits. Elle savait aussi que le programme jouait un rôle clé dans la préparation des diplômés du secondaire d’origine inuite à des carrières au sein du gouvernement du Nunavut et ailleurs. Par contre, elle ne s’attendait pas à apprendre autant de choses sur l’histoire de son peuple, par exemple que les Inuits ont renoncé à leurs terres en ratifiant l’accord de revendications territoriales historique qui a mené à la création du Nunavut.
« Je suis arrivée à Ottawa en ignorant tout de l’histoire de mon peuple », se rappelle Mishael. Étonnamment, elle n’est pas la seule.
Comme bon nombre de personnes de sa génération, elle n’était qu’une adolescente lors de la formation du Nunavut en 1999. On ne lui a jamais raconté les événements entourant l’Accord sur les revendications territoriales du Nunavut, un moment charnière de l’histoire des Inuits et de leur autonomie gouvernementale.
À la fin de ses études secondaires à Rankin Inlet, Mishael obtient un poste au sein du gouvernement du Nunavut (un emploi qui équivaut à celui de médecin ou d’avocat pour la plupart des Inuits). Elle effectue des tâches administratives et sert d’interprète aux personnes qui doivent quitter le Nunavut pour recevoir des soins médicaux. Même si elle a souvent voyagé à l’extérieur de sa communauté, elle ne s’est jamais sentie bien ailleurs que chez elle et ne connaissait pas vraiment sa place dans le monde. Elle hésitait entre conserver son emploi ou aller à l’université.
Tout a changé lorsqu’elle a été acceptée au programme Nunavut Sivuniksavut dont les bureaux se trouvent au cœur du marché de Byward à Ottawa. Ce programme sert d’année de transition entre les études secondaires et les études supérieures (un peu comme le cégep au Québec). Chaque année, jusqu’à 22 étudiants (âgés d’une vingtaine d’années) choisis parmi la crème du Nunavut ont la chance de suivre, de septembre à avril, des cours théoriques intéressants et de vivre une expérience culturelle riche, notamment en visitant la Colline du Parlement, la Chambre des communes et Bibliothèque et Archives Canada (où ils peuvent examiner des milliers de photos prises dans l’Arctique et contribuer au projet Un visage, un nom).
Pour Mishael, ce programme est une porte d’entrée dans un nouvel univers, une occasion d’en apprendre davantage sur son peuple tout en habitant une région du pays où les étudiants inuits ont traditionnellement de la difficulté à s’adapter.
« Le programme s’est révélé un véritable tremplin vers les études postsecondaires dans un établissement du sud du pays. De nombreux jeunes Inuits n’arrivent pas à s’adapter lorsqu’ils quittent le Nunavut pour poursuivre leurs études », explique-t-elle
Le programme Nunavut Sivuniksavut contribue grandement à surmonter cet obstacle. Depuis ses modestes débuts à titre de projet pilote auprès de deux étudiants, ce programme a accueilli plus de 300 étudiants, dont bon nombre ont choisi de poursuivre leurs études.
Morley Hanson, un coordonnateur du programme, décrit Nunavut Sivuniksavut comme un « programme original avec une histoire originale ».
Initialement, le programme a été fondé en 1985 pour former les jeunes Inuits à devenir partie prenante des négociations liées aux revendications territoriales qui ont donné naissance au Nunavut. En 1986, le programme s’affilie au Confederation College of Applied Arts and Technology de Thunder Bay et s’élargit pour accueillir 10 jeunes souhaitant intervenir sur le terrain auprès des habitants des collectivités éloignées pour les informer sur les questions liées aux revendications territoriales et la progression des négociations.
Malheureusement, la vie dans une grande ville se révèle « particulièrement difficile » pour les étudiants, dont la plupart proviennent de petites collectivités éloignées de l’Arctique, expliquent les enseignants.
Seuls six étudiants terminent le programme, en raison du choc des cultures et du mal du pays. Le personnel recommande alors de déplacer le programme au nord d’Ottawa, mais les six diplômés s’y opposent, fort heureusement. Même si la vie en milieu urbain est difficile, il s’agit d’un élément essentiel de leur expérience d’apprentissage, ont-ils expliqué aux administrateurs.
Depuis, le programme, qui est resté à Ottawa, a atteint son objectif initial et même dépassé nombre de ses objectifs les plus fous. Nunavut Sivuniksavut propose à présent un programme de deux ans qui accueille un candidat sur trois.
Plutôt que d’être axé sur un programme établi de cours, Nunavut Sivuniksavut repose sur des principes culturels et évolue en fonction des besoins.
« Nous collaborons avec les étudiants et suivons les pistes qui se dégagent de leurs interrogations, indique M. Hanson. Toutes les innovations du programme ont pour origine les questions et les idées des jeunes. »
L’un des thèmes récurrents est le désir qui anime les étudiants de connaître leur propre histoire et de comprendre les événements qui ont mené à la « colonisation » de l’Arctique.
« Nous tentons de répondre à ces questions. Nous avons bâti des cours qui traitent de l’histoire des Inuits, des relations entre le gouvernement et les Inuits, de l’accord de revendications territoriales et des négociations qui l’ont précédé, et d’autres sujets. »
Cette approche a permis au programme d’adopter sa propre version des trois R traditionnels : les relations, la réceptivité et la raison d’être.
Les enseignants jouissent d’une certaine souplesse en ce qui a trait au temps consacré à un sujet ou à la façon de l’aborder. Ils sont libres de modifier le programme de cours en fonction des besoins particuliers des étudiants.
Ils interagissent de façon constante avec les étudiants et cherchent à répondre à leurs besoins sociaux, psychologiques et émotionnels au même titre qu’à leurs besoins scolaires. En plus de donner les cours à la classe entière, les enseignants animent des séminaires en petits groupes, agissent comme conseillers personnels sur divers aspects de la vie quotidienne (comme l’importance de payer son loyer à temps) et gèrent les crises.
Les étudiants comme Mishael apprennent également des pratiques traditionnelles qui se sont perdues chez les jeunes de sa génération, comme le chant guttural et la danse du tambour.
« Après la venue des missionnaires dans l’Arctique et la conversion au christianisme qui s’en est suivie, bon nombre de pratiques traditionnelles étaient mal vues ou carrément interdites dans certaines régions », explique M. Hanson. Elles ont survécu uniquement parce que des aînés de certaines collectivités s’en sont souvenus et les ont transmises.
Depuis une dizaine d’années, on sent une renaissance de l’intérêt pour ces pratiques. Lorsque les diplômés du programme Nunavut Sivuniksavut reviennent à la maison, ils donnent des spectacles à l’occasion d’événements communautaires. Souvent, les parents et les grands-parents qui ont été privés de ces aspects de leur culture ressentent une vive émotion et expriment leur fierté par rapport aux étudiants.
« C’est une façon pour ces jeunes de sentir leur appartenance à la société inuite, de voir qu’ils y ont leur place, même si leur mode de vie est très différent », croit M. Hanson.
La colonisation a également contribué à modifier la perception qu’ont les Inuits d’eux-mêmes et de leur place dans la société. La réussite du programme aide à rétablir leur fierté et à vaincre les obstacles à l’éducation postsecondaire qui existent dans leur culture. La plupart de ces obstacles sont internes, et non externes, fait remarquer M. Hanson.
« Ce sentiment de fierté est véritablement la clé de la réussite ».
Aujourd’hui, le programme Nunavut Sivuniksavut est affilié au Collège Algonquin. Les étudiants obtiennent donc deux diplômes, l’un du programme et l’autre du Collège. S’ils poursuivent en deuxième année, ils peuvent obtenir des crédits de l’Université d’Ottawa, du Collège Algonquin ainsi que de l’Université de l’Arctique par l’entremise de son programme d’enseignement à distance. Environ 80 pour cent des étudiants qui entreprennent le programme chaque année le mènent à bien. Mishael et M. Hanson sont unanimes : les relations interpersonnelles que les étudiants établissent avec leurs pairs et avec le personnel sont un élément déterminant.
« Nous sommes une vraie famille, explique Mishael. Sept d’entre nous ont terminé la première année et ont choisi de continuer ensemble en deuxième année. Nous sommes devenus des amis très proches et savons tout les uns des autres. »
Le soutien intensif dont jouissent les étudiants produit des retombées qui vont au-delà de la simple réussite du programme. Un récent sondage auprès de 180 diplômés a révélé que seuls quatre d’entre eux étaient sans travail, le reste occupant un emploi à temps plein ou poursuivant des études postsecondaires. Un grand nombre de diplômés travaillent au gouvernement du Nunavut (21 entre septembre 1999 et janvier 2001).
Plusieurs organismes inuits, dont Nunavut Tunngavik inc., ainsi que le gouvernement fédéral et le gouvernement du Nunavut subventionnent le programme. Les étudiants réalisent également des campagnes de financement pour leurs voyages annuels, au cours desquels ils font découvrir la culture inuite à des peuples indigènes dans d’autres parties du monde.
Le programme met évidemment l’accent sur les compétences scolaires comme la recherche, l’analyse et la communication orale et écrite. Mais comme l’anglais n’est pas la langue maternelle, mais la langue seconde, de la plupart des étudiants et que ceux-ci sont issus d’une tradition orale, ils sont désavantagés par rapport aux autres Canadiens lorsqu’ils entrent au collège ou à l’université. Les enseignants cherchent donc à renforcer leurs compétences en anglais en utilisant le contenu qui parle le plus aux étudiants, comme les revendications territoriales, les enjeux actuels des Inuits et les relations avec le gouvernement.
Les progrès sont évalués au moyen d’examens et de notes mais, comme ceux-ci ne sont pas de grandes sources de motivation pour les étudiants, le programme mesure également le renforcement de la capacité des jeunes à vivre de façon autonome et à se développer au sein d’un environnement et d’une société qui leur sont étrangers.
Les étudiants retournent à la maison avec un grand sentiment de fierté pour leurs origines, leur culture et leur peuple, explique M. Hanson. Ils acquièrent une incroyable confiance en eux et démystifient l’expérience de vivre dans une société du sud. Ils sont très enthousiastes à l’idée de participer activement à la vie de la collectivité. »
Mishael cite les mêmes bénéfices au sujet de son expérience. Bien que les cours universitaires soient le volet de sa deuxième année qu’elle ait trouvé le plus difficile, en raison de la charge de travail, elle est heureuse d’avoir persévéré.
« Je sais beaucoup mieux ce que la vie a à m’offrir maintenant. Je sais qu’il ne faut pas lâcher. Je veux que mes réalisations fassent de moi un modèle pour les jeunes de ma famille. »
Au bout du compte, c’est l’expérience commune d’apprentissage et de vie qui motive les étudiants inuits, et non le bout de papier qu’ils reçoivent à l’obtention du diplôme, conclut M. Hanson.
Comme l’a écrit une étudiante dans l’évaluation de fin de programme, les diplômés sont prêts à relever tous les défis que leur réserve l’avenir :
« Grâce à ma participation au programme Nunavut Sivuniksavut, je peux maintenant dire J’en suis capable. Je suis devenue une adulte autonome prête à affronter le monde et tout ce qu’il a à offrir, écrit Salome Qaunaq, originaire d’Arctic Bay. Je suis encore plus fière aujourd’hui d’être inuite et de posséder une histoire unique. Je me sens privilégiée de vivre à une époque où le peuple inuit reprend la maîtrise de sa destinée. »
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