Carrières

Tisser un réseau d’apprentissage en milieu de travail

24 juin 2009

Par Laura EggertsonDavid Kelly

Comme c’est le cas pour la plupart des entreprises de nos jours, l’industrie du textile au Canada affronte sa part de défis économiques.

D’une valeur de 6,6 milliards de dollars, l’industrie fabrique une foule de produits utilisés dans tous les domaines, notamment dans les vêtements et l’ameublement, ou dans les tenues de protection contre les bombes et la peau artificielle. Elle doit faire face à un dollar canadien en hausse, à une main-d’œuvre vieillissante et aux innovations technologiques constantes, sans oublier la concurrence de plus en plus féroce des entreprises étrangères. 

Cette industrie, composée de quelque 150 entreprises, a par conséquent adopté avec enthousiasme l’idée de veiller au développement d’une main-d’œuvre qualifiée.

« Nous avons fait la preuve, particulièrement dans les secteurs manufacturiers, que la technologie n’est plus un avantage concurrentiel, explique David Kelly, directeur général par intérim du Conseil des ressources humaines de l’industrie du textile (CRHIT). Nous sommes donc à la recherche d’autres atouts : une main-d’œuvre éduquée et qualifiée est perçue pour la première fois sur l’écran radar des chefs de la direction comme un avantage concurrentiel. »

Le CRHIT a ainsi créé le Portail d’apprentissage et de compétences. Il s’agit d’un site Web dédié aux membres seulement, qui offre un accès en tout temps à des centaines de cours et de programmes de formation, sur des sujets tels que les compétences informatiques, le perfectionnement personnel et commercial et les habiletés dans la fabrication des textiles. Lorsqu’il a été lancé en 2003, il représentait l’une des initiatives de formation en milieu de travail les plus ambitieuses jamais mises en œuvre au Canada. De nos jours, il demeure une étude de cas hors pair sur la valeur des investissements dans la formation en milieu de travail.

Initialement conçus à titre de partenariat avec le gouvernement fédéral, le Portail d’apprentissage et de compétences a permis l’établissement de 32 « espaces d’apprentissage » au sein d’entreprises de textile situées un peu partout dans quatre provinces (l’Ontario, l’Alberta, la Nouvelle-Écosse et le Québec). Dotés d’ordinateurs et conçus pour inciter les travailleurs à utiliser les ressources en ligne, ces espaces ont servi de point de départ pour le portail d’apprentissage. Ils étaient si populaires que l’accès a été étendu aux employés à partir de la maison.

Le site facile à utiliser permet aux employés d’accéder à des cours précis sur des sujets allant des compétences informatiques de base (comme l’utilisation des programmes Excel ou Word de Microsoft) à la santé et à la sécurité, à l’apprentissage de l’anglais, à la gestion du stress et aux connaissances propres à l’industrie, comme les bases du tissage et des méthodes axées sur la fabrication des fibres et du fil.

Plus important encore, chaque entreprise peut adapter son minisite à ses besoins ou à ses objectifs d’affaires, ce qui lui permet de contrer directement les pénuries de main-d’œuvre avant qu’elles ne deviennent un problème.

La combinaison des cours de formation en milieu de travail et de l’accès gratuit en tout temps donne l’occasion aux employés de développer des compétences particulières et de respecter les normes de l’industrie.

« L’idée consistait à offrir aux employés la plus grande souplesse possible afin qu’ils effectuent leurs tâches de leur mieux et qu’ils comprennent leur environnement de travail », affirme Sarah Watts-Rynard, directrice des communications et des opérations du CRHIT, une association à but non lucratif de l’industrie.

Mme Watts-Rynard explique que le portail est la base de ce qui, espère-t-elle, deviendra une culture générale de l’apprentissage au sein de l’industrie. Les résultats pourraient inclure une productivité accrue, une plus grande participation des employés ou une réduction du temps perdu en raison de blessures.

« Nous devons faire comprendre aux gens que l’apprentissage doit être continu et s’effectuer en tout temps, dit-elle. Il doit être présent en milieu de travail parce que ce n’est actuellement pas le cas dans le secteur de l’éducation. L’infrastructure postsecondaire [pour l’industrie du textile] y est inexistante. »

Sarah Watts-Rynard et Chrys RappellComme les usines de textile, de finissage et les sites de fabrication sont répartis dans tout le pays, principalement dans des zones rurales, la méthode d’apprentissage à distance était essentielle au succès du projet. Elle permet aux employés d’apprendre à leur propre rythme et aux entreprises d’ajouter des composantes au besoin.

« Tout ceci est offert sans frais, en tant que privilège des membres du CRHIT, explique Mme Watts-Rynard. Ils peuvent s’inscrire à autant de cours qu’ils le désirent. »

Actuellement, en plus des quatre Sites d’apprentissage et de compétences consacrés aux quatre provinces présentes au début du projet, les employés de 70 autres entreprises partout au Canada peuvent ouvrir une session sur le site. À ce jour, plus de 10 500 personnes parmi les 48 300 employés de l’industrie se sont inscrites à un type de plan d’apprentissage.

Jacques Lévesque fait partie du nombre. Il est technicien en formation chez Concert Airlaid à Gatineau, une entreprise du Québec qui fabrique des produits tels que des lingettes pour bébé et des lingettes antibactériennes, notamment pour Kimberly-Clark et Procter & Gamble. M. Lévesque utilise ce service depuis juin 2008. C’est à cette époque que Concert Airlaid a mis au point son propre site d’apprentissage personnalisé; il a eu recours à celui-ci pour former les nouveaux employés sur les règles de santé et de sécurité de l’entreprise.

Au cours des mois, l’homme de 45 ans a utilisé le portail pour sa propre formation, en s’informant sur divers sujets, de l’essentiel de la fabrication des textiles et de la technologie des non-tissés à Microsoft Excel II et à la gestion d’un verrouillage de sécurité. (À la maison, sa conjointe a même utilisé le site pour acquérir des compétences informatiques de base, un comportement encouragé par l’entreprise.)

« Ce site me plaît beaucoup parce que j’ai non seulement appris de nouvelles choses sur la santé et la sécurité, mais aussi sur l’utilisation d’un ordinateur. »

Il n’est pas le seul. Certains de ses collègues n’avaient jamais utilisé un ordinateur avant de suivre une formation sur le portail. Ils mettent à présent en pratique leurs nouvelles compétences sur le lieu de production pour enregistrer les matières brutes utilisées, les rouleaux de papier fabriqués, le temps d’arrêt de leurs machines et le nombre de produits rejetés ainsi obtenus. Auparavant, ils devaient écrire à la main tous ces chiffres consciencieusement. Ainsi, ces nouvelles compétences ont eu l’avantage inattendu de réduire le nombre d’erreurs, sans oublier le gain de temps et l’argent économisé servant à engager des gens pour vérifier les documents.

Citation

Dans une industrie de plus en plus automatisée, il s’agit de compétences essentielles pour les employés de Concert Airlaid, dont un grand nombre n’a pas reçu d’éducation postsecondaire, selon M. Lévesque. Le système en ligne a permis à l’entreprise de faire des économies en plus de rendre possible le suivi des employés qui ont terminé ou non la formation requise, comme les cours annuels sur la santé et la sécurité.

« La direction est très satisfaite du portail », soutient-il.

On incite les employés à utiliser le site d’apprentissage pendant leurs heures de travail, ou lorsqu’une des machines à papier est fermée à des fins d’entretien. Comme M. Lévesque peut facilement suivre et prévoir la formation requise, le nouveau système réduit également le nombre d’heures supplémentaires qui étaient nécessaires pour donner toute la formation. Selon lui, il n’y a aucun doute que le site d’apprentissage s’est révélé un bon investissement. D’autres entreprises ont déterminé un nombre précis d’heures par mois pendant lesquelles les employés sont payés pour accéder au système d’apprentissage.

En tout, le Portail d’apprentissage et de compétences a coûté au CRHIT environ 2,2 millions de dollars (selon un rapport de 2008 du Conference Board du Canada). Le conseil évalue en ce moment le rendement du capital investi et les retombées générales du portail pour l’entreprise.

« Les retombées dépendront de l’évolution de la culture de l’entreprise, à savoir si elle intégrera le portail ou non », affirme Mme Watts-Rynard.

Les premières observations sont toutefois positives. Située à Woodstock en Ontario, Firestone Textiles a utilisé le « système d’apprentissage eVolution », une marque déposée du portail, pour concevoir un programme de formation visant à régler un problème de production qui coûtait à l’entreprise 10 000 $ par mois en matériaux gaspillés.

Le résultat? Une amélioration de 80 % des compétences en résolution de problèmes des employés, selon une étude du Conference Board du Canada, entraînant des économies importantes dans les matériaux utilisés.

Le conseil espère que les résultats de ce genre inciteront davantage d’entreprises et d’employés à participer au programme.

« Je ne crois pas qu’une participation généralisée se réalisera du jour au lendemain, affirme Mme Watts-Rynard. Il s’agit d’un travail à long terme. Nous devons procéder une entreprise à la fois, une équipe de direction à la fois. »

« C’est un projet à forte intensité de main-d’œuvre, mais nous avons découvert que dès que les gens comprennent le fonctionnement du système, ils l’adoptent. »

 

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