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Si vous demandez à April Shopland, travailleuse de soutien auprès des Premières nations de Courtenay, Colombie-Britannique, qui a bien pu lui donner l’idée de mettre sur pied le programme novateur Ravens, elle vous répondra systématiquement par un seul nom : Andrew Johnson.
En 2002, cet élève ojibway alors âgé de 18 ans quitte son école secondaire de la région de Courtenay, une petite ville située sur la côte est de l’île de Vancouver, après avoir été blessé dans un accident de voiture. Adolescent brillant au fort potentiel, Andrew a été blessé à la tête dans l’accident, ce qui a entraîné chez lui des problèmes de mémoire et des difficultés de concentration en classe. Ces aléas, couplés à des problèmes familiaux, le conduisent finalement à abandonner ses études.
Ken Lees et Florence Jean nous parlent du programme d’études sur les Premières nations Ravens de l’école secondaire G.P. Vanier, en Colombie-Britannique. » écouter
Malheureusement, sa décision ne surprend pas Mme Shopland. En tant que travailleuse de soutien au sein de l’école secondaire Georges P. Vanier, mais aussi à domicile, elle a vu des douzaines de jeunes Autochtones décrocher au cours de sa carrière. « Une année, précise-t-elle, de 15 à 20 d’entre eux ont abandonné leurs études dès le premier semestre. »
Selon Statistique Canada, près de 50 % des jeunes Autochtones canadiens n’obtiennent jamais leur diplôme d’études secondaires. Ce phénomène touche un nombre nettement plus important de garçons que de filles. Le pourcentage de décrochage est encore plus élevé en Alberta, où l’on estime que 70 % des jeunes Autochtones quittent le secondaire sans diplôme en poche. Aux côtés d’autres membres du milieu de l’éducation autochtone, Mme Shopland se bat depuis des décennies contre cette triste réalité.
En 2002, inspirée par le cas d’Andrew Johnson, elle discute avec le directeur de l’école G. P. Vanier, Clyde Woolman, et avec la coordonnatrice de l’éducation autochtone du district scolaire, Lynn Daniels, d’un plan destiné à endiguer la vague de décrochages qui frappe chaque année l’établissement. « Nous cherchions simplement un moyen de convaincre les élèves de ne pas quitter l’école. Nous voulions en faire un lieu qui ait un sens à leurs yeux », explique-t-elle.
De cette rencontre naît finalement une proposition visant la mise sur pied d’un programme novateur, spécialement destiné aux élèves des Premières nations tentés par le décrochage. L’idée consiste à se démarquer de la plupart des écoles publiques, d’une part en formant des classes moins nombreuses d’au plus 15 élèves, prises en charge par un professeur unique et par un assistant éducatif, et d’autre part en intégrant les traditions autochtones au programme d’études, contrairement aux programmes classiques, dont le contenu est ancré dans la tradition occidentale.
Le programme, d’une durée d’un semestre et dont le nom rend hommage au célèbre filou de la mythologie autochtone, allie des cours sur les Premières nations de la Colombie Britannique à une série de cours plus traditionnels...
La proposition soumise est acceptée en février 2003. Quelques jours plus tard, un professeur est désigné : Ken Lees. Cet ancien travailleur social doit maintenant donner vie au programme en s’appuyant sur les seules grandes lignes de la proposition. Il ne peut évidemment s’inspirer d’aucun manuel, le programme étant tellement récent. M. Lees accueille sa première classe peu après. Andrew Johnson compte parmi ses élèves. C’est Mme Shopland qui a assuré le suivi du jeune homme et l’a finalement convaincu de tenter une nouvelle fois sa chance à l’école, dans le cadre du nouveau programme. « Je n’avais pas vraiment l’intention de reprendre mes études, raconte Andrew, aujourd’hui âgé de 22 ans. Mais je ne savais pas quoi faire d’autre de ma vie... »
Le programme, d’une durée d’un semestre et dont le nom rend hommage au célèbre filou de la mythologie autochtone, allie des cours sur les Premières nations de la Colombie-Britannique à une série de cours plus traditionnels : anglais, mathématiques, sciences, communication, planification de carrière, etc. Contrairement à ce qui se passe dans de nombreuses écoles secondaires, les élèves du programme Ravens suivent tous leurs cours ensemble, ce qui favorise entre eux une intimité et une camaraderie rarement présentes au sein des structures conventionnelles.
Grâce à l’appui de Mme Shopland, les élèves bénéficient aussi de tout le soutien dont ils ont besoin, qu’il soit social ou émotionnel. Pour Andrew Johnson, c’est la révélation. Étudier devient enfin à ses yeux, pour la première fois depuis longtemps, autre chose qu’une pénible corvée. « Le programme a complètement bouleversé ma conception des choses, dit-il. Il m’a aussi beaucoup apporté sur le plan de la confiance. »
Andrew insiste sur la qualité du matériel didactique consacré aux Premières nations, qui lui a permis de mieux connaître son propre clan et l’histoire des revendications territoriales autochtones. Il parle aussi de l’aide concrète que lui ont apportée M. Lees et Mme Shopland, l’amenant ainsi à redécouvrir l’apprentissage.
« C’était des enseignants fantastiques, raconte-t-il, certainement les meilleurs que j’ai eus à Vanier. Quand j’avais besoin d’aide, j’allais voir M. Lees dès que je pouvais. April, aussi, m’a beaucoup aidé. Elle m'aidait souvent à lire et vérifiait mon orthographe. »
Très vite, Andrew ne se contente plus de décrocher des B ou des C, mais des A, et pas que dans les cours du programme Ravens. Il parvient à mettre à profit les compétences acquises auprès de M. Lees dans le cadre de cours plus traditionnels, qui le rebutaient auparavant.
Il finit par décrocher son diplôme, et reçoit même des prix en sciences et en agriculture. Son diplôme en poche, il se lance dans des études postsecondaires. Devenu depuis arboriste de services publics, il est actuellement en apprentissage au sein d’une petite entreprise de la vallée Comox, et adore son travail.
Le parcours d’Andrew Johnson est loin d’être une exception. Ken Lees est convaincu que la réussite du programme Ravens s’explique par son approche particulière, qui mise sur les forces de chaque élève plutôt que de mettre l’accent sur ses faiblesses. Selon M. Lees, ce ne sont pas les élèves qui échouent dans le cadre du système éducatif, mais bien ce dernier qui n’arrive pas à assurer leur réussite.
« Nous n’avons jamais considéré que les taux de décrochage élevés étaient la faute des élèves, explique-t-il. Nous nous sommes simplement dit : “Les élèves veulent s’en sortir, mais des problèmes particuliers les en empêchent. Nous devons les aider à mettre le doigt dessus.” »
Mme Shopland, pour sa part, n’a jamais vu dans le fort pourcentage de décrochage chez les Autochtones un reflet quelconque du potentiel ou des capacités de ceux-ci. Elle signale d’ailleurs que des études ont montré que nombre d’Autochtones, décrocheurs compris, persistent à tenter d’obtenir leur diplôme d’études secondaires en se tournant vers des structures alternatives et vers l’éducation à distance.
« J’ai toujours su que les élèves pouvaient réussir, dit-elle. L’enseignement qu’on leur proposait et les problèmes de la vie constituaient les seuls obstacles. »
Le programme qu’ont conçu ensemble Mme Shopland et M. Lees repose sur les relations humaines. Il privilégie le contact personnel et se caractérise par une approche familiale. April et Ken se sont fait un devoir de l’adapter à divers types d’élèves en fonction de leurs besoins, que ceux-ci soient aux prises avec des difficultés d’apprentissage, un manque de confiance en eux ou des problèmes à la maison. Cette approche holistique a systématiquement porté ses fruits.
« Nous formions une petite communauté, se souvient Cody Fee, un jeune de 17 ans qui a pris part au programme en 2006. Personne n’avait peur de s’exprimer, contrairement à ce qui se passe dans les classes plus nombreuses. »
Cody a obtenu certaines de ses meilleures notes dans le cadre du programme Ravens. Après l’avoir suivi avec succès et s’être inscrit à d’autres cours, il n’a jamais hésité à revenir vers M. Lees et l’assistante éducative, Florence Jean, pour obtenir de l’aide. Il prévoit s’inscrire en études des Premières nations dans un collège communautaire. « Si cette question m’intéresse, c’est grâce au programme Ravens », assure-t-il.
« Nous tentons de répondre aux attentes des parents, dit-il. Or, les parents de nos élèves autochtones veulent que leurs enfants obtiennent leur diplôme. Ils sont conscients que, sans diplôme, bien des portes leur resteront fermées. »
Ken Lees a commencé par enseigner dans le cadre du programme en s’inspirant de son expérience en tant qu’ex travailleur social et conseiller en emploi. Il s’interroge sur les compétences qui font défaut à ses élèves, et les leur inculque. Il leur fait rédiger des dissertations sur le thème des Premières nations dans le cadre des cours d’anglais et des cours sur les Premières nations, histoire d’évaluer leurs capacités de rédaction. « Le but premier de l’exercice est de renforcer la littératie des élèves pour en faire, entre autres, de meilleurs lecteurs. »
Paige Kinsgley a été une élève de M. Lees en 2006. Métis, elle connaissait peu d’élèves autochtones avant d’adhérer au programme. Timidement, elle raconte que parfois, à l’école, les élèves non autochtones se moquaient de ceux issus des Premières nations. Dans le cadre du programme Ravens, elle a trouvé une famille soudée, solidaire. « Certains persistaient à se moquer de nous, raconte-t-elle aujourd’hui, à 17 ans. Mais je pense qu’ils ne savaient pas à quel point nous étions proches les uns des autres. »
Paige, dont les notes n’étaient pas brillantes jusque là, a vu sa moyenne grimper à B. Timide et discrète de nature, elle a cessé d’être tétanisée par les tests et les examens. Le matériel didactique lui plaisait, ce qui l’a aidée à en mémoriser le contenu.
« Lorsque j’ai rencontré M. Lees pour la première fois, je me sentais comme un cerf pris dans les phares d’une voiture. J’étais vraiment très intimidée, raconte-t-elle. Aujourd’hui, je m’adresse aux gens sans crainte, et je les aide même quand je peux. »
De telles histoires de victoire sur l’adversité ne sont pas rares parmi les diplômés du programme Ravens. Ils ne cessent d’ailleurs de vanter les vertus des classes moins nombreuses et de l’attention personnalisée dont ils ont bénéficié. Ils sont, en fait, si attachés au programme Ravens que certains d’entre eux, diplômés de fraîche date, comme Paige, viennent parfois bénévolement en aide aux nouveaux inscrits.
Pour M. Lees cependant, la participation au programme Ravens ne doit pas uniquement conduire à la découverte de la solidarité et au renforcement de l’estime de soi. Il tient absolument à ce que les élèves se servent de celui-ci comme d’un tremplin non seulement pour décrocher leur diplôme d’études secondaires, mais aussi pour aller plus loin.
Selon Mme Shopland, les premières données relatives aux résultats du programme montrent que les élèves qui l’ont suivi avec succès connaissent un meilleur taux de réussite scolaire. Tout en reconnaissant que le programme n’a pas encore réussi à éradiquer totalement le phénomène du décrochage, elle tient à préciser que jamais, à l’école G. P. Vanier, autant d’élèves autochtones n’étaient allés au bout de leurs études secondaires.
Les élèves autochtones sont par ailleurs de plus en plus nombreux à envisager d’effectuer des études postsecondaires. Les coordonnateurs du programme les y aident d’ailleurs, en organisant des soirées où les dirigeants de collèges et d’universités viennent promouvoir leurs programmes.
En fait, le succès du programme Ravens est tel que la liste d’attente est désormais impressionnante. Il y a, aujourd’hui, trois fois plus de demandes que de places disponibles. Le programme s’est par ailleurs ouvert aux élèves non autochtones menacés par le décrochage. Quatre d’entre eux ont obtenu leur diplôme en 2007.
M. Lees est persuadé que, par son approche, le programme Ravens convient à tout élève désireux d’apprendre, peu importe son bagage culturel ou son vécu. La clé de la réussite du programme : l’établissement d’un lien authentique entre le professeur et chaque élève.
« Notre approche est fondée sur les valeurs familiales et communautaires autochtones, de nature holistique, et sur la conviction que personne ne peut réussir tout seul. »
Reste à espérer, cela dit, qu’un jour viendra où les élèves autochtones n’auront plus besoin d’un programme comme celui-là pour tirer leur épingle du jeu, si indispensable soit-il pour la génération actuelle.
« Je rêve du jour où les élèves autochtones parviendront à être fiers de ce qu’ils sont au sein d’une classe ordinaire, conclut M. Lees. J’espère que le succès de notre action auprès des élèves d’aujourd’hui leur permettra de réussir avec leurs propres enfants. Et que ces derniers n’auront plus besoin d’un programme comme le nôtre. »
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