Profiles in Learning

Profils d'apprentissage

Apprendre à nager avec le courant : la carrière éclectique de Allan Gregg

19 oct. 2007

Pour quelqu’un dont les rêves de jeunesse se limitaient à jouer dans un groupe de rock, la carrière d’Allan Gregg a été jusqu’à présent étonnamment ambitieuse et diversifiée. Au cours des trois dernières décennies, il a porté une multitude de titres, dont ceux de professeur, d’entrepreneur, d’imprésario, de producteur de documentaires, de PDG dans l’industrie du cinéma, de sondeur, d’expert, de stratège politique et, bien sûr, de commentateur et animateur à la télévision.

Se qualifiant lui-même de « dilettante accompli », Allan Gregg a eu une carrière faite de hauts enviables et de bas qui ont beaucoup fait jaser, et qu’il considère aujourd’hui avec philosophie.

« J’ai toujours eu des intérêts très diversifiés. J’ai accumulé les passions, et je suis du genre à poursuivre ces passions jusqu’au bout, confie-t-il de sa demeure de Toronto. J’aurais peut-être connu davantage de succès dans la vie si je m’étais fixé sur une chose et y avais consacré tous mes efforts. Mais je n’ai jamais voulu être confiné à une carrière unidimensionnelle. »

Esprit délibérément universel, M. Gregg n’a jamais pu se résoudre à n’avoir qu’un seul intérêt (ni même deux, trois ou quatre). À 58 ans, il s’est fait une situation confortable en tant que sondeur le plus connu au Canada. Il poursuit ses activités de sondeur à titre de président d’Allan Gregg Strategies, une société-conseil qu’il a mise sur pied l’été dernier après avoir quitté The Strategic Counsel, un cabinet-conseil réputé qu’il a contribué à fonder en 1995. Il a également accepté récemment la présidence du conseil du Centre de recherche Décima, qu’il avait fondé il y a près de 30 ans, au début de sa carrière.

Tout cela s’ajoute à ses contributions régulières à la chaîne TVO (pour l’émission d’entrevues Allan Gregg in Conversation With) et à l’émission The National de CBC (pour la table ronde « At Issue », le jeudi), à ses articles d’opinion et ses critiques de livres pour le Globe and Mail, à ses conférences et à sa collaboration avec The Management Trust, qui supervise les carrières musicales d’artistes tels que The Tragically Hip, Sass Jordan, The Pursuit of Happiness et The Cliks.

« Dans mon cas, la réussite professionnelle est liée à la volonté et à l’intérêt envers une foule de choses, autant qu’à l’apprentissage, affirme Allan Gregg. Je suis animé par la volonté de faire un tas de trucs. Certains de mes intérêts ont été de véritables choix de carrière; d’autres ont plutôt été des passe-temps. »

Tour à tour chaleureux puis amusant, Allan ne craint pas de parler de ses succès et il est tout aussi disposé à discuter de ses échecs. Bref, il est de ceux qui ont appris à la dure que la vie peut être successivement enivrante puis dégrisante.

Un prof 'rock and roll'

Né à Edmonton et élevé dans une famille chrétienne de la classe moyenne, M. Gregg a d'abord rêvé, comme de nombreux jeunes des années 1950, de jouer dans un groupe de rock. Comme nombre d’adolescents de ce temps-là, il portait les cheveux longs et a fait partie d’une série de petits groupes au cours des années 1960, avant de s’apercevoir que son ambition était supérieure à son talent.

Après s’être essayé sans succès à la promotion de spectacles, qui lui fit perdre 35 000 $ en engageant un groupe qui se faisait passer pour les Yardbirds, il a canalisé ses passions vers l’enseignement, à l’Université de l’Alberta. À l’époque, dit-il, il se consacrait entièrement à sa tâche de chargé de cours. « J’étais convaincu qu’il n’y avait pas de tâche plus noble que celle de former de jeunes cerveaux. Parlez-en à autant de gens que vous voulez, ils vous diront qu’à tel ou tel moment, un enseignant a eu un impact déterminant dans leur vie. »

Durant ses études, ses intérêts variés ont commencé à se manifester : il a changé de majeure quatre fois, passant de la chimie à l’anthropologie, le droit et enfin la science politique. Il a finalement obtenu son diplôme et s’est inscrit au doctorat en science politique.

C’est pendant ses études de doctorat qu’Allan apprit que lui et sa femme allaient avoir leur premier enfant. La famille avait besoin d’argent. « Pour dire vrai, j’étais techniquement sans ressource à ce moment, et j’ai donc dû travailler davantage. » On lui a offert un emploi à temps partiel comme recherchiste politique. « C’est comme ça que je me suis retrouvé dans le tourbillon de la Colline du Parlement. »

Il a passé une bonne partie des années 1970 à apprendre l’art du sondage, dont un long séjour en Californie à étudier avec Richard Wirthlin, le réputé sondeur républicain. De retour au Canada à la fin de la décennie, il s’est vite fait une réputation à titre de secrétaire national de la campagne des progressistes-conservateurs lors de l’élection du gouvernement minoritaire de Joe Clark en 1979. Bien que la victoire fût de courte durée, Allan Gregg allait fonder le Centre de recherche Décima, une firme de sondage et de relations publiques bien branchée qui allait jouer un rôle crucial dans l’écrasante victoire de Brian Mulroney à l’élection de 1984.

Cette victoire décisive a fait d’Allan Gregg un poids lourd politique avec qui il fallait compter et dont les opinions étaient bien reçues par le nouveau premier ministre. Ces victoires consécutives lui ont permis de conserver ce nouveau rôle pendant près d’une décennie et ont fait de lui un personnage reconnu dans les milieux politiques, ce qui étonne peu au vu des photos de l’époque : autour de 1986, on pouvait voir Allan portant une longue queue dans le dos, une boucle d’oreille en or, de longs manteaux de cuir et ses chaussures rouges caractéristiques.

Malgré son style accrocheur et son succès, M. Gregg allait voir sa popularité glisser brutalement lors de l’élection fédérale de 1993. Sa popularité en chute libre dans les sondages d’opinion et dirigé par une nouvelle chef jamais encore mise à l’épreuve, le Parti conservateur ne remporta que deux des 151 sièges qu’il occupait au Parlement. Ce fut la pire dégringolade lors d’une élection fédérale dans toute l’histoire du Canada.

En tant que premier stratège du parti, Allan Gregg fut sévèrement blâmé pour cette humiliante défaite. Le lendemain, le Globe and Mail publiait un article portant le titre : « He’s toast » (Il est grillé). Comme si cela ne suffisait pas, Allan vivait en même temps des moments difficiles sur le plan personnel : pendant cette période, il a perdu son père et son meilleur ami, et son épouse a reçu un diagnostic de cancer (elle est décédée en 1995).

« Mon père disait souvent : “Il y a deux choses qu’ils ne pourront jamais t’enlever, les gens qui t’aiment et ce que tu sais” », évoque-t-il.

Le destin, toutefois, allait lui prendre presque tout le reste.

De difficiles leçons de vie

Après l’élection de 1993, Allan Gregg s’est complètement retiré de la vie publique. Il a vendu sa participation dans le Centre de recherche Décima, et il s’est effacé de la télévision, n’a assisté à aucune réunion d’affaires et n’a prononcé aucun discours pendant sept ans. En 1995, il a cofondé The Strategic Counsel et a commencé tranquillement à se construire une nouvelle carrière.

« J’ai changé ma vie de bout en bout, dit-il. J’ai découvert pendant cette période que mon père avait raison; si vous vous appuyez sur les gens qui vous aiment et que vous continuez à apprendre, tout ira bien. »

Il a concentré ses activités comme jamais auparavant, sur les sondages et le commentaire politique, et a adopté un style vestimentaire plus sobre. En 2000, il a réuni 15 millions de dollars pour mettre sur pied The Song Corp., la plus importante compagnie de musique indépendante de l’histoire canadienne, mais la société a dû déclarer faillite en 2001. Au sujet de cet échec retentissant, un dirigeant de l’industrie musicale canadienne avait résumé l’épisode avec cette formule : « la puissance de l’ego surpassant la puissance de l’intellect ».

Le moment décisif dans la vie d’Allan Gregg est survenu en 2000, lorsqu’il a proposé à son ami Peter Mansbridge de livrer régulièrement un commentaire politique sur les ondes à l’occasion de l’élection fédérale alors imminente. Le segment, « Behind the Ballot », était diffusé pendant le bulletin The National tous les soirs pendant toute la durée de la campagne. Cette participation à une émission très suivie allait remettre Allan bien en selle. Il s’est complètement investi dans le monde de la recherche, se chargeant de la présidence du conseil de The Strategic Counsel et peaufinant son expertise de commentateur politique. Il avait décidé qu’il n’y avait rien de honteux ou d’ennuyeux à se concentrer et à être bon dans quelques domaines seulement.

« Il faut travailler fort, d’abord et avant tout, et c’est ce que j’ai toujours fait. Je donne à peu près 25 conférences par année et je ne me suis jamais contenté de prendre mes grands airs et de déballer ce que je savais à propos des sondages ou de la politique, affirme Allan Gregg. Je suis toujours bien préparé. Il faut y mettre le temps et travailler. Ça peut sembler pénible et assommant, mais c’est la seule façon de réussir. »

 

Haut de page Top / Haut