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Beverley McLachlin : le parcours d’une juge originaire d’une petite ville

3 avril 2008

À moins d’avoir grandi sur les contreforts des Rocheuses dans le sud de l’Alberta, vous n’avez probablement jamais entendu parler de Pincher Creek. Située dans l’ombre que lui font les Rocheuses, cette petite ville agricole isolée de 3 600 habitants est surtout connue pour ses ranchs, ses rodéos et la vitesse record de ses vents. Pourtant, depuis 100 ans, cette communauté éloignée a discrètement permis l’éclosion d’un nombre impressionnant de figures marquantes canadiennes, autant des juges que des journalistes, des médecins, des enseignants et des joueurs de hockey professionnel.

Parmi ceux‑ci, citons le célèbre correspondant de guerre de la CBC Matthew Halton, le gardien de but de la LNH Darcy Wakaluk, un des présidents de l’Association médicale canadienne et cinq juges de la Cour suprême, dont Warren Winkler, juge en chef de l’Ontario, Lawrence MacLean, qui a siégé à la Cour suprême de l’Alberta, et Beverley McLachlin, juge en chef de la Cour suprême du Canada.

Quel est donc le secret du succès de cette petite ville?

« Les lieux sont enchanteurs : il y a d’un côté les montagnes, et de l’autre, la plaine, explique Mme McLachlin, qui y a grandi sur un ranch dans les années 1950. Tous les jours, nous profitions de cette beauté. Cela donne le sentiment d’être privilégiés, de vivre dans un lieu très spécial, même si nous étions loin de tout et n’occupions pas une place très importante sur la carte du pays. »

Même si Pincher Creek n’est ni un centre gouvernemental, ni un milieu d’affaires, ses résidents en ont toujours été très fiers, et Mme McLachlin n’y fait pas exception. C’est avec un grand enthousiasme qu’elle parle de sa ville natale, et elle affirme y retourner chaque été pour les vacances. Dans son bureau, dans l’édifice de la Cour suprême, se trouve même une toile de l’artiste canadien Robert McInnes intitulée Pincher Creek, qui représente ses champs de blé vallonneux.

La petite ville offre toutefois beaucoup plus que ses charmes bucoliques. À contre‑courant, elle arrive à tenir tête à une tendance de longue date des villes en milieu rural et des petites villes canadiennes : des taux de décrochage au secondaire supérieurs à ceux des grandes villes, et des taux de fréquentation des établissements postsecondaires plus faibles.

En 2006, le CCA a créé l’Indice composite de l’apprentissage (ICA), un moyen unique d’évaluer les conditions d’apprentissage dans l’ensemble du Canada. Premier en son genre au monde, cet indice annuel comprend 24 indicateurs statistiques qui rendent compte des diverses manières dont les Canadiens apprennent, que ce soit à l’école, à la maison, au travail ou au sein de la communauté.

Ces indicateurs, notamment les notes en lecture, les taux de décrochage au secondaire et le bénévolat, sont regroupés pour générer des notes numériques visant à refléter l’état de l’apprentissage dans presque 5 000 villes, régions et communautés du Canada. Un chiffre élevé signifie qu’une communauté offre un environnement propice à la réussite sociale et économique.

Inspiré de l’Indice des prix à la consommation, l’ICA est l’une des principales publications du CCA et paraît chaque année au printemps. Le succès que connaît l’ICA au Canada suscite même de l’intérêt outre mer. L’Europe met actuellement au point sa propre version de l’ICA et collabore étroitement avec le CCA dans cette optique.

En effet, selon l’Indice composite de l’apprentissage (évaluation annuelle du CCA sur les milieux d’apprentissage au Canada), Pincher Creek a obtenu une note de loin supérieure à la moyenne nationale dans certaines catégories, dont « Apprendre à faire » et « Apprendre à vivre ensemble ». Ces catégories comprennent des indicateurs liés au bénévolat, aux dons de charité, à la distance des bibliothèques et à la possibilité de suivre une formation liée au travail, autant d’éléments favorables à l’apprentissage.

Mme McLachlin, pour sa part, n’est pas surprise de ces résultats. « On a toujours accordé une grande importance à la littératie, à la lecture et à la valeur de l’apprentissage, affirmait-elle lors d’une entrevue donnée récemment à Ottawa. Cela a grandement influé sur ma vie, de façon très concrète. Un groupe de femmes avait tant bien que mal réussi à rassembler des fonds, en vendant des pâtisseries ou par d’autres moyens, pour mettre sur pied une bibliothèque raisonnablement bien fournie. Quand j’étais enfant, je vivais littéralement à travers ces livres. […] Nous vivions dans une petite communauté, mais la bibliothèque nous donnait accès à tout un univers. Nous voyions grand. J’avais toujours cru que c’était le cas de toutes les communautés; j’ai été surprise de constater que non. »

Élevée sur un ranch avec ses quatre frères et sœurs, Mme McLachlin se souvient que l’amour de l’apprentissage était omniprésent dans l’éducation qu’elle a reçue. Elle affirme que sa mère a toujours regretté de n’avoir pas pu réaliser son rêve, soit devenir écrivaine; l’apprentissage était donc pour elle une « véritable idée fixe », et elle a insufflé à ses enfants la volonté de poursuivre des études supérieures. Avec l’appui de sa mère et d’autres membres de sa communauté, Mme McLachlin s’est inscrite à l’Université de l’Alberta à la fin des années 1950, où elle a obtenu sa maîtrise en philosophie. Elle a été admise au Barreau de l’Alberta en 1969 et, après avoir pratiqué pendant quelques années au sein d’un cabinet privé, elle a commencé à enseigner le droit à l’Université de la Colombie‑Britannique en 1974. Sa carrière de juge a commencé en 1981, année où elle a été nommée à la Cour de comté de Vancouver. Sept ans plus tard, elle était juge en chef de la Cour suprême de la Colombie-Britannique, puis était nommée à la Cour suprême du Canada un an plus tard. En janvier 2000, elle est passée à l’histoire (et a fait la manchette) alors qu’elle était nommée juge en chef de la Cour suprême; elle était la première femme de l’histoire du Canada à occuper le plus important poste au sein du système juridique du pays.

Depuis, elle s’est forgé une réputation de personne posée, et, selon Eugene Meehan, un avocat d’Ottawa, « pas même une pluie battante ne viendrait à bout de la flamme qui l’anime quand il s’agit du droit ». Son appui à la Charte des droits et libertés est probablement ce qui résume le mieux cette passion, qui, selon elle, remonte également à son enfance. À Pincher Creek se croisaient des communautés huttérienne et mennonite; il y avait aussi une réserve autochtone et de nombreux catholiques et protestants.

« Je me souviens avoir fait face à des questions de droits de la personne dans les années 1950, même avant que ce sujet n’ait pris le haut du pavé. En réfléchissant aux enjeux actuels concernant la cohabitation des religions et des races, je songeais à la façon dont ma communauté envisageait ces questions… À bien y penser, je crois que cela a exercé une importante influence et que cela a été riche d’enseignements. »

C’est également à la vie en milieu rural qu’elle attribue son sens de l’autodiscipline et sa solide éthique au travail, deux aptitudes essentielles pour son poste.

« Lorsqu’on grandit sur une ferme ou sur un ranch, il est nécessaire de participer à l’effort collectif et d’apprendre très jeune à assumer ses responsabilités. Chacun connaît son rôle et sait quelles tâches il doit accomplir. Comme l’a déjà dit Lorrie [Lawrence] MacLean lors d’une entrevue, “Je n’avais pas envie de traire les vaches pendant le reste de mes jours, alors je me suis inscrite en droit”, dit‑elle en riant. Je n’avais pas à traire des vaches, mais je savais que tout a un prix et que je devais travailler pour obtenir ce que je voulais dans la vie. »

 

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