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Profils d'apprentissage

Un parcours hors de l’ordinaire : Buffy Sainte-Marie, pionnière de l'apprentissage sur Internet

13 novembre 2008

Lorsqu’elle songe à sa carrière d’auteure-compositrice-interprète, qui s’étale sur plus de quarante ans, Buffy Sainte-Marie se souvient d’un événement en particulier. Elle n’avait que trois ans lorsque, après avoir écouté du Tchaïkovski sur le tourne-disque familial, elle fut tellement émue qu’elle se rendit au piano pour en reproduire chaque note.

« Je suis née musicienne, expliquait récemment la compositrice oscarisée de sa maison de Hawaï. Je n’ai jamais pris de leçons, je suis une autodidacte. Mais l’autodidactie c’est en quelque sorte à double tranchant. » Malgré son talent évident, Mme Sainte-Marie — qui recevra un prix pour sa contribution exceptionnelle à la musique autochtone lors de la cérémonie des Canadian Aboriginal Music Awards plus tard ce mois-ci — ne peut lire la musique.
 
En fait, alors qu’elle fréquentait l’école en Nouvelle-Angleterre pendant les années 1940 et 1950, cette musicienne crie née en Saskatchewan a échoué à tous ses cours de musique. « De la cinquième à la septième année, quand on nous enseignait les notes, les dièses et les bémols, je n’arrivais pas à voir leur rapport avec la musique. »

Ce n’est qu’une fois adulte que Mme Sainte-Marie a fini par se confier à un professeur du Berkeley College of Music, où son fils suivait des cours. Celui-ci lui a alors appris qu’elle n’était pas la seule à pouvoir écrire et jouer la musique sans être capable de la lire. Après quelques recherches, elle a découvert que son problème avait même un nom, la dyslexie musicale.

« Quel soulagement ce fut pour moi de réaliser qu’il y avait d’autres musiciens très talentueux qui ne pouvaient lire la musique », laisse aller Mme Sainte-Marie. Cette révélation ne fut qu’une parmi d’autres dans la vie de cette artiste novatrice.

Figurant parmi les plus grandes vedettes de la scène folk canadienne pendant les années 1960, Buffy Sainte-Marie a parcouru le monde aux côtés de Joni Mitchell et de Leonard Cohen pour interpréter ses chansons à forte saveur politique telles que Universal Soldier et Bury My Heart at Wounded Knee (sans parler des succès qu’elle a écrits pour d’autres, comme Until It’s Time for You to Go et Up Where We Belong). Son amour de la scène n’avait d’égal que l’autre passion de sa vie, l’enseignement.

En plus d’être une musicienne maintes fois récompensée et une visualiste accomplie, Buffy Sainte-Marie est une passionnée de technologie numérique. Adepte convaincue des produits Macintosh depuis 1984, elle compte parmi les premiers à utiliser les ordinateurs pour composer des musiques de films dès les années 1970 et elle prétend même avoir produit le premier album vocal quadriphonique entièrement électronique dans les années 1960.

« Parce que la nouvelle technologie était tellement plus naturelle pour moi que tous ces bémols et ces dièses, ces noires et ces blanches, je ne me suis jamais sentie limitée par les craintes que d’autres pouvaient avoir par rapport aux ordinateurs. »

Au cours des quelques dernières années, les progrès de l’Internet et des technologies numériques nouvelles ont aidé à créer un nouveau domaine d’apprentissage appelé l’apprentissage virtuel. Le CCA a déjà publié de nombreux rapports portant sur ce domaine émergent, dont un sommaire des stratégies internationales en matière d’apprentissage virtuel en mai 2008, où il compare les progrès du Canada dans un contexte mondial. Par ailleurs, le CCA publiait en 2006, des états de la situation de l’apprentissage virtuel au Canada. Pour consulter le rapport intégral, allez en ligne lire Situation de l’apprentissage électronique au Canada : Portrait général des résultats de recherche, des lacunes et des orientations (PDF, en anglais 555 KB).

Malgré son expérience décevante au secondaire, elle dit avoir été fascinée par les possibilités d’apprentissage infinies qui s’offraient à elle lorsqu’elle est entrée à la University of Massachusetts.

« J’ai décidé d’aller à l’université simplement pour voir, pour sortir de ma petite ville. » Mais elle s’est accrochée et en est ressortie en 1962 avec en poche un diplôme en philosophie orientale et un autre en enseignement.

Son projet à l’époque était d’abandonner sa carrière naissante de chanteuse dans les cafés et de devenir enseignante dans les réserves autochtones du continent. Son rêve a pris fin lorsqu’elle s’est retrouvée aux prises avec les divers niveaux de bureaucratie du système des réserves, tant au Canada que dans son pays adoptif, les États-Unis.

Pourtant, Mme Sainte-Marie n’a jamais tout à fait perdu sa passion pour l’enseignement. Même si elle atteignait la célébrité et enfilait les tournées, elle s’est toujours gardé du temps pour visiter les communautés des Premières nations, où elle travaillait auprès des jeunes Autochtones. Pour elle, c’était simplement un moyen de participer à la vie de sa communauté sans avoir à subir les contraintes imposées, à son avis, par les ministères fédéraux responsables de l’éducation dans les réserves.

Son engagement transparaît dans le Cradleboard Teaching Project. Fondé en 1996 avec l’appui de la Fondation W.K. Kellogg, le programme favorise l’apprentissage des cultures autochtones en élaborant des programmes d’études qui s’ajoutent à ce que les enfants canadiens et américains apprennent à l’école.

Cradleboard est administré par un autre projet de Mme Sainte-Marie, la Fondation Nihewan, qu’elle a créée en 1969 pour aider les étudiants et les éducateurs autochtones grâce à des bourses, à des programmes de formation des enseignants et à la conception de programmes d’études. Le programme Cradleboard est issu des propres expériences d’apprentissage de Mme Sainte-Marie. Elle était bien déterminée à lutter contre les stéréotypes culturels qu’elle avait dû affronter elle-même, particulièrement ces images d’Autochtones en costume, renforcées par « des textes désuets au sujet d’Indiens morts ».

« La plus grande difficulté pour les peuples autochtones, c’est ce stéréotype temporel qui nous est toujours accolé, explique-t-elle. Il semble que les gens nous aiment davantage lorsque nous nous habillons comme dans les années 1700; pourtant, personne ne demande aux Blancs de s’habiller comme Benjamin Franklin. »

L’objectif de Mme Sainte-Marie est d’offrir aux enfants la chance de connaître de vrais enfants autochtones qui vivent dans de vraies réserves. Adepte des ordinateurs et d’Internet dès le départ (Tim Berners-Lee, qui a dirigé un groupe du MIT auquel on attribue l’invention d’Internet, est l’un de ses héros), elle a su très vite comment utiliser le Web pour relier des écoles autochtones et non autochtones situées dans diverses régions de la planète. Il y a une dizaine d’années, elle a jumelé l’école Saint-Régis d’Akwesasne, au Québec, et l’Adrya Siebring’s Island School de Hawaï et a permis aux élèves de communiquer par courriel et à l’aide des premiers programmes de clavardage, une utilisation de la technologie avant-gardiste pour l’époque.

Aujourd’hui, le projet Cradleboard s’est enrichi et comprend des programmes d’études en ligne par et sur les Autochtones qui ont été conçus pour être intégrés aux cours de sciences humaines. Il offre même des DVD qui expliquent des sujets comme la géographie et les sciences d’un point de vue autochtone. Ces DVD, dit-elle, intéressent autant les apprenants traditionnels que les personnes qui sont plutôt visuelles, ce qui serait le cas de nombre d’enfants autochtones. Les élèves peuvent se servir des ordinateurs pour répondre à des questions et noter eux-mêmes leurs tests. Dans le cadre du programme de sciences, ils se servent de curseurs à barre coulissante semblables à ceux qu’utilisent les studios d’enregistrement pour changer les fréquences et les hauteurs tonales, et peuvent observer comment se forment les ondes acoustiques tout en découvrant les fréquences et l’amplitude.

Inspirée par Tim Berners-Lee, qui estimait qu’Internet devait être gratuit pour tous, Mme Sainte-Marie fournit gratuitement tout le matériel de Cradleboard et a cessé de compter les milliers d’enseignants et d’élèves qui l’utilisent.

L’engagement de Buffy Sainte-Marie envers ce projet découle de sa conviction que nombre de jeunes sont « enfermés dans les écoles au lieu d’être mobilisés », surtout ceux qui, comme elle, ont des troubles d’apprentissage qui n’ont jamais été diagnostiqués. « Il y a toutes sortes de jeunes hyper talentueux dans le monde, pour qui l’éducation traditionnelle ne peut rien », dit-elle.

Elle estime que beaucoup d’adultes et d’écoles traditionnelles étouffent souvent la créativité naturelle des enfants.

« Vers la troisième année, on nous apprend que les arbres devraient ressembler à du brocoli et que la musique est une affaire de bémols, de dièses et de notes, ajoute-t-elle. Mais ce n’est pas ça du tout. »
 
Pour Mme Sainte-Marie, les apprentissages les plus marquants ont eu des sources autant négatives que positives. Bien qu’elle soit née au sein de la Première nation Piapot de Qu’Appelle Valley, en Saskatchewan, Mme Sainte-Marie a été adoptée et sa famille a déménagé dans une communauté principalement blanche du Maine, où le seul Autochtone à la ronde était le facteur.

« J’ai eu une enfance difficile; j’étais plutôt renfermée et j’avais tendance à m’exprimer surtout par les arts. »

Grandir dans une communauté non autochtone lui a apporté des avantages importants, mais aussi certains inconvénients. « Du côté positif, j’ai appris à connaître les gens de la majorité, ce qui ne serait pas arrivé, que ce soit une bonne chose ou non, dans une communauté homogène sur le plan racial ou ethnique. »

« Cependant, dans cette petite ville, on me disait que je ne pouvais être Indienne puisque, simplement, il n’y avait plus d’Indiens. Comme plusieurs dans ma situation, je suis restée tranquille et j’ai appris ce que j’ai pu. »

Sa mère lui avait dit qu’elle ne connaissait pas grand-chose au sujet des Autochtones. Mais elle l’a encouragée à s’informer davantage à propos de sa culture, tout en la prévenant que presque tout ce qu’elle verrait à la télévision ou au cinéma regorgerait de stéréotypes ou serait faux.

Une fois sa carrière musicale bien lancée, ses voyages lui ont permis de se frotter à la vie autochtone moderne et de constater, comme d’autres, que les Indiens n’étaient pas confinés aux musées comme les dinosaures. Elle a établi des liens dans les communautés autochtones et non autochtones.

« Dès le début de ma carrière, j’avais cet heureux mélange de multiethnicité, les peuples autochtones et les peuples colonisés », explique-t-elle. Son expérience lui a appris que les gens s’appréciaient les uns les autres, peu importe leur culture. Mais les enseignants non autochtones ne disposaient pas du matériel pédagogique qui aurait pu corriger les stéréotypes et les faussetés sur les Autochtones, qui ont souffert des perceptions erronées véhiculées par le système d’éducation.

Avec Cradleboard, Buffy Sainte-Marie espère avoir trouvé un moyen de combler le fossé entre les deux cultures, en tirant parti d’une technologie qu’elle a adoptée depuis longtemps.

 

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