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Eleanor Wachtel: Tant de recherche pour la radio

22 juillet 2009

À titre d’animatrice de l’émission Writers & Company à la radio de la CBC, Eleanor Wachtel est réputée pour ses entrevues passionnées et sa personnalité calme et posée, des caractéristiques qu’elle a su exploiter au cours de nombreuses années d’entretiens avec des auteurs tels que Saul Bellow, Alice Munro, Michael Ondaatje et Mordecai Richler.

Pourtant, même les plus anciens admirateurs de cette communicatrice chevronnée seraient surpris d’apprendre quelle quantité d’efforts est nécessaire pour assurer cette présence détendue en ondes.

Adepte de la « recherche immersive », Mme Wachtel peut s’enorgueillir d’une éthique du travail qui ferait pâlir la plupart des journalistes artistiques et culturels d’aujourd’hui. Avant chaque émission hebdomadaire, elle assimile tout ce qu’elle peut au sujet de l’œuvre et de la vie d’un auteur (ce qui nécessite souvent la lecture de nombreux livres), tente de découvrir les liens entre les deux, puis distille le tout en une délicieuse entrevue d’une heure.

« Qui aurait cru que je serais encore en train de piocher mes examens à mon âge? », se moque Mme Wachtel, qui, à 60 ans et quelques, compte une trentaine d’années d’expérience du métier.

Cette approche rigoureuse a fait des merveilles depuis les débuts de Writers & Company en 1990.

Au cours des deux dernières décennies, elle a reçu des auteurs du monde entier, célèbres ou prometteurs, et est parvenue à faire de chaque entrevue une expérience intime et érudite. À une époque où on reconnaît davantage la personnalité plutôt que le professionnalisme en journalisme artistique et culturel, ses qualités exceptionnelles lui ont valu de nombreuses récompenses, un public fidèle, six grades honorifiques et son admission à l’Ordre du Canada.

Kazuo Ishiguro, l’auteur de Les Vestiges du jour, a dit d’elle qu’elle était « l’une des meilleures intervieweuses d’écrivains que j’ai rencontrées, où que ce soit dans le monde ».

D’elle-même, Eleanor Wachtel dira qu’elle a toujours été une sorte d’éternelle étudiante. Née à Montréal, elle se souvient que, très tôt, elle imitait son frère et sa sœur plus âgés, qui passaient les longues matinées du samedi au lit, le nez plongé dans les livres. (Elle n’hésite pas à ajouter, toutefois, qu’elle aimait également la télévision et les bandes dessinées lorsqu’elle était petite.)

Eleanor Wachtel est également une auteure bien considérée en plus de ses responsabilités hebdomadaires à Writers & Company, à la radio de la CBC. Depuis 1993, elle a préparé et publié trois recueils d’entrevues tirées de son émission (Writers & Company, More Writers & Company et Original Minds).

En 2000, elle a collaboré à Lost Classics, un recueil de récits personnels à propos de livres épuisés ou méconnus, coédité par Michael Ondaatje.

Elle a également collaboré à l’ouvrage à succès Dropped Threads: What We Aren’t Told (2001), coédité par Carol Shields, qui se penche sur la vie des femmes dans 34 histoires différentes.

En 2007, elle a publié Random Illuminations: Conversations With Carol Shields, un recueil d’entretiens et de correspondance, en plus de souvenirs personnels, avec l’écrivaine canadienne et amie disparue en 2003.

Au secondaire, elle a découvert un nouveau monde de stimulation intellectuelle, entourée de condisciples doués provenant de milieux divers, dont Julius Grey, qui allait devenir plus tard un professeur et avocat éminent spécialisé en droits de la personne. Son professeur d’anglais de huitième année, qui lui a fait connaître l’œuvre de William Shakespeare et d’Emily Brontë, a aussi été pour elle une source d’inspiration. Son goût très sûr en matière d’art et de culture se révélait déjà lorsque, adolescente, elle a répondu à un garçon qui l’invitait à sortir qu’elle voulait voir un film de Federico Fellini.

Plus tard, à l’Université McGill, Mme Wachtel a travaillé pour le journal étudiant et a siégé au comité de direction de la Société littéraire des étudiants du premier cycle, avant d’obtenir son baccalauréat en anglais.

Indécise quant à son choix de carrière, elle a fini par s’inscrire (un peu par inertie, avoue-t-elle) au programme de maîtrise en journalisme de l’Université de Syracuse. Après avoir obtenu son diplôme, elle a accompagné son mari d’alors, un anthropologue, au Kenya.

« Ce fut une expérience formidable, confie-t-elle. Nous avons connu un tas de gens tous tellement différents, en plus du pays lui‑même bien sûr. »

Cédant encore une fois à son penchant pour l’étude, Mme Wachtel a entrepris des recherches sur la femme kenyane. « Je suis devenue une espèce de sociologue indépendante », dit-elle, ce qui pourrait expliquer son goût pour la littérature mettant en valeur un fort sentiment d’appartenance.

« La fiction m’intéresse dans la mesure où elle est une forme d’ethnographie facile », affirme-t-elle en riant.

Après son installation à Vancouver, ses activités se sont diversifiées, allant de la publication d’un magazine littéraire trimestriel à la rédaction indépendante et à l’enseignement au département d’études féminines de l’Université Simon Fraser.

C’est en 1979 cependant qu’elle a enfin trouvé le médium idéal correspondant à ses domaines d’intérêt et à ses talents. C’est à cette époque qu’elle a commencé à travailler comme critique de théâtre et de cinéma à la radio de la CBC, un emploi qu’elle allait occuper pendant huit ans, soit jusqu’à ce que les possibilités offertes aux pigistes finissent par se détériorer à Vancouver. C’est ainsi qu’en 1987 elle a accepté un contrat d’un an à Toronto à titre de commentatrice pour une émission radiophonique de la CBC intitulée State of the Arts.

Elle a été par la suite rédactrice et animatrice pour l’émission The Arts Tonight et journaliste culturelle à The Arts Report, avant de faire ses débuts à Writers & Company en octobre 1990.

Mme Wachtel a très vite imprimé sa marque à son émission en optant pour un entretien d’une heure avec un seul écrivain, au lieu de l’approche traditionnelle consistant à aborder plusieurs livres ou auteurs adoptée par la plupart des émissions littéraires.

Étant déjà familière de ce format, elle était bien consciente que son approche exigerait des efforts immenses, tout en restant convaincue que cela en valait la peine.

« Les émissions qui procuraient la plus grande satisfaction aux auditeurs donnaient la parole à un seul auteur. »

Afin de relever ce défi, Mme Wachtel collaborait étroitement avec un producteur, les deux lisant le livre le plus récent de leur invité et un ou deux autres si possible. Depuis, l’équipe de Writers & Company s’est élargie, et ce sont maintenant d’autres collaborateurs qui rassemblent la documentation à propos de l’auteur, qu’il s’agisse de notes biographiques ou de critiques de livres.

« C’est d’abord une immersion rapide dans la vie et l’œuvre d’une personne, puis ça devient comme une course effrénée avant un examen de fin d’année. »

Chaque « examen », ou entrevue, est structuré de façon à « faire parler l’auteur librement ». Elle attribue son succès en bonne partie au fait qu’elle prend vraiment la peine de lire les œuvres de ses invités; c’est quelque chose que les auteurs apprécient beaucoup (et une méthode qui n’est pas celle de tous les intervieweurs).

« Ils s’ouvrent davantage et sont plus détendus », dit-elle.

Une fois qu’un lien a été établi, Mme Wachtel y va de ses questions pertinentes qui provoquent des réponses tout aussi réfléchies. Il s’ensuit une interaction passionnante entre l’animatrice et l’auteur capable d’envoûter l’auditeur, qu’il connaisse ou non l’œuvre de l’écrivain.

Depuis quelques années, elle applique sa méthode à d’autres cultures; elle s’est ainsi rendue en Europe centrale, en Afrique du Sud, en Inde, en Nouvelle-Zélande, en Argentine, au Moyen-Orient et, plus récemment, en Australie, pour y interviewer les auteurs là où ils vivent.

Les résultats de son approche rigoureuse de la recherche ne sont pas passés inaperçus, en particulier auprès de ses collègues journalistes. En 1995 et en 2003, Writers & Company a obtenu le prix d’excellence de la CBC décerné à la meilleure émission hebdomadaire présentée sur le réseau national. En lui attribuant cet honneur, les juges ont rendu à Mme Wachtel un hommage qui en dit long sur son aptitude à communiquer et à éduquer : s’ils devaient emporter avec eux une seule émission radiophonique sur une île déserte, ont-ils déclaré, ce serait Writers & Company.

 

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