Profiles in Learning

Profils d'apprentissage

La voix des arts : La passion de Measha Brueggergosman pour les arts et pour l’éducation

15 janvier 2009

Measha Brueggergosman chante au téléphone : « Je suis, tu es, il est, nous sommes, vous êtes, ils sont! Je marche, tu marches, il marche, nous marchons, vous marchez, ils marchent! » Nul doute que les cours de français n’auront jamais été aussi doux à l’oreille.

Dans le confort de sa résidence de Toronto, la célèbre soprano s’est mise à chanter spontanément au souvenir de ses jeunes années passées à Fredericton, au Nouveau-Brunswick. C’est là qu’un enseignant de l’école élémentaire Park Street a remarqué pour la première fois la puissance de la voix superbe et opulente de Brueggergosman — un instrument, selon le San Francisco Chronicle, capable de produire une musique « d’une sonorité aussi expressive et rayonnante qu’il se peut ».

« L’éducation artistique, plus particulièrement dans le domaine musical, m’a permis de devenir qui je suis, dit-elle. Je me souviens encore du nom de chacun de mes professeurs en immersion française à l’école élémentaire. Ces années de formation, bien qu’elles aient été pour moi un cauchemar sur le plan social, ont été très bonnes sur les plans linguistique et musical. »

À 31 ans, Brueggergosman fait figure d’oiseau rare : même si elle fait sensation auprès des amateurs de musique classique, elle peut séduire tous les publics. Au cours des 10 dernières années, elle s’est produite avec les orchestres de Berlin, Boston, Montréal, New York, San Francisco et Toronto, en plus du renommé Stuttgart Philharmoniker, et a donné des récitals solos au Carnegie Hall, au Royal Albert Hall et au Kennedy Center. De plus, son CD Surprise (son premier pour la prestigieuse étiquette Deutsche Grammophon), paru en 2007, lui a valu le prix Juno de l’album classique de l’année (chanteur soliste ou chorale).

Sa voix puissante et son imposante personnalité l’ont amenée à faire quelques incursions dans la culture populaire; on a ainsi pu la voir à des émissions telles que Video on Trial sur MuchMusic et The Surreal Gourmet. Elle a même son propre club d’admirateurs sur Facebook et est l’une des rares divas à avoir une page sur MySpace.

Elle affirme elle-même qu’elle doit entièrement sa célébrité aux enseignants et aux établissements qui ont su reconnaître la valeur d’une éducation artistique.

« C’est en majeure partie grâce aux cours de musique reçus à l’école que mes talents ont pu être dévoilés. Cela et le fait que je vivais dans un milieu où la musique occupait une place importante; nous avions une fanfare et des productions musicales au secondaire, et puis il y avait le Festival de musique de Fredericton. Toute la communauté se retrouvait dans les arts. Nul doute que tout cela a beaucoup contribué à ce que je sois attirée par la musique classique. »

Née et élevée à Fredericton, Measha Ann Gosman a d’abord chanté à l’église et dans des chorales à l’école. Elle a étudié le chant et le piano, et on a pu l’entendre à l’occasion de mariages, de bar mitzvahs et de funérailles. Ses parents, des chrétiens plutôt pieux, interdisaient toute forme de musique profane à la maison, ce qui ne l’a pas empêchée d’introduire en douce un exemplaire de Born in the U.S.A. de Bruce Springsteen emprunté à la bibliothèque locale. (Elle cachait le boîtier du CD sous la véranda.) Comme son père travaillait pour la CBC, les Gosman écoutaient souvent les émissions de musique classique à la radio de la société d’État.

Durant l’adolescence, Measha a passé plusieurs étés dans un camp choral au Nouveau-Brunswick et au Conservatoire de Boston grâce à des bourses d’études. Au secondaire, elle a rencontré Markus Brügger, un élève suisse participant à un programme d’échange. Ils ont combiné leurs noms (après avoir anglicisé le tréma) lorsqu’ils se sont mariés en 1999. Son mari consacre maintenant tout son temps à gérer sa carrière.

Brueggergosman a fait ses débuts sur scène à 20 ans, dans le rôle principal — une esclave qui assassine son père violent et incestueux, qui est en même temps son maître — d’une importante production de l’opéra Beatrice Chancy de George Elliott Clarke et James Rolfe. Sa prestation lui a attiré des critiques élogieuses.

Sur l’insistance de ses parents, Measha a poursuivi ses études. À l’Université de Toronto, elle a obtenu un baccalauréat en musique sous la tutelle de Mary Morrison, une brillante soprano qui s’est convertie avec bonheur à l’enseignement. « Je n’ai pas choisi l’Université de Toronto, j’ai choisi Mary Morrison », dit-elle. Même si elle a reçu son diplôme il y a maintenant neuf ans, on peut encore la rencontrer fréquemment sur le campus, où elle suit des cours avancés.

« Tout le monde doit penser que j’ai un trouble d’apprentissage », laisse-t-elle tomber.

Pas précisément! Après le baccalauréat, Brueggergosman a poursuivi avec une maîtrise en musique à la Robert Schumann Hochschule (ou l’Université de musique) à Düsseldorf, en Allemagne. Encore une fois, c’est un professeur qui l’a attirée là-bas : Edith Wiens, la soprano canadienne expatriée devenue une experte des lieder, ces mélodies vocales germaniques. Les deux chanteuses s’étaient rencontrées à l’Université de Toronto, où Wiens était venue donner un cours de maître.

« Edith était vraiment une enseignante hors de l’ordinaire. Il m’en fallait plus, affirme Brueggergosman. De plus, l’allemand était la langue que je maîtrisais le moins à l’époque. J’obéissais à un ardent désir d’apprendre. » Elle parle maintenant l’allemand couramment, comme l’anglais et le français, et elle étudie les autres langues de l’opéra : l’italien, le latin et l’espagnol.

À Düsseldorf, Wiens a pu développer le talent de Measha pour le récital et la musique de chambre. « Elle pouvait voir et entendre des choses dans la musique pour lesquelles je n’étais tout simplement pas prête, explique Brueggergosman. En apprenant auprès d’elle, je suis devenue amoureuse du chant et j’ai réalisé que c’était quelque chose auquel je pourrais consacrer ma vie entière sans jamais épuiser la richesse du répertoire. »

Effectivement, c’est en récital, plutôt qu’à l’opéra, que Brueggergosman a livré ses performances les plus assurées, uniquement accompagnée d’un pianiste. Elle a orienté sa carrière avec intelligence, évitant les rôles d’opéra considérés comme trop exigeants pour de jeunes chanteuses dont la voix n’est pas encore parvenue à maturité. En attendant, le récital « est une sorte de refuge, un havre tranquille pour ma voix », dit-elle.

Brueggergosman se décrit elle-même comme une « missionnaire » de la musique classique. En mai dernier, elle est retournée à l’école Park Street, qui a vu éclore son talent, pour le lancement de la section du Nouveau-Brunswick du programme Apprendre par les arts. Cet organisme international à but non lucratif élabore des plans de leçons et des programmes scolaires basés sur les arts pour les écoles primaires et secondaires. Il intègre des artistes dans la salle de classe et favorise des méthodes d’apprentissage novatrices et efficaces, par exemple étudier le hasard et les probabilités en composant de la musique à l’aide d’un ordinateur.

En tant que porte-parole d’Apprendre par les arts, Brueggergosman rencontre de jeunes musiciens et est en mesure de leur transmettre le savoir acquis auprès de ses propres mentors. Un conseil qu’elle ne manque pas de donner est d’épuiser toutes les autres possibilités avant d’entreprendre une carrière musicale. « C’est difficile, la concurrence est rude et c’est épuisant. Si vous n’avez pas le feu sacré, ça ressemblera vite à de la torture », assène-t-elle. Pour conclure, elle y va d’une autre suggestion : « Les pièces que vous choisissez de jouer ou de chanter devraient sonner comme si le compositeur les avait écrites pour vous il y a cinq minutes. C’est une question d’appropriation, mais n’ayez pas la suffisance de croire qu’il ne vous reste plus rien à apprendre. »

 

Haut de page Top / Haut