Profiles in Learning

Profils d'apprentissage

Lecture, écriture, arithmétique (et la répétition) : la vision surprenante et peu improbable de Robert Bateman en matière d’éducation

14 mai 2009

Profonde et sonore, la voix de Robert Bateman retentit au téléphone depuis sa demeure sur l’île Saltspring en Colombie-Britannique  : « Mon nom est Ozymandias, roi des rois : Contemplez mes œuvres, Ô vous les puissants, et désespérez! »

Au bout de quelques vers tirés de l’œuvre de Percy Bysshe Shelley, le peintre animalier et environnementaliste de renommée mondiale donne la raison de sa récitation de poésie impromptue.

Il se trouve que M. Bateman, croit fermement dans la mémorisation et l’apprentissage par cœur, une méthode sous-estimée selon lui dans les salles de classe d’aujourd’hui.

« Ça fonctionne vraiment et je crois que nous devrions nous en servir pour civiliser un peu nos enfants, affirme l’homme de 79 ans de son domicile insulaire. De nos jours, la vision que les jeunes ont de notre monde est basée sur ce qu’ils voient sur Facebook et sur ce qu’ils lisent dans la presse à potins. Nous sommes en train d’opérer une rupture dans la chaîne du patrimoine de l’humanité. »

Il sait de quoi il parle. Longtemps avant que sa carrière artistique prenne de l’essor et que sa réputation d’écologiste lui vaille d’être invité à livrer des conférences partout sur la planète, Robert Bateman a été un éducateur.

Sa carrière d’enseignant a débuté en 1955, au sein du système scolaire de l’Ontario où il enseignait la géographie et l’art. Dans son travail, il a souvent accompagné ses élèves sur le terrain pour dessiner et peindre d’après nature.

« J’apprenais aux jeunes à reconnaître les oiseaux et leurs chants, avant de les emmener dans la nature, dit-il. Je les faisais réviser encore et encore, puis je les questionnais. »

Dans ses cours d’histoire de l’art, Bateman donnait ses cours de façon traditionnelle plutôt que de demander à ses étudiants de rédiger des dissertations ou d’exprimer leurs opinions.

« À mon avis, il ne sert à rien de demander aux étudiants ce qu’ils pensent de l’utilisation de la couleur par Van Gogh. Je donnais [au lieu] mes cours à l’aide de diapositives et j’essayais de les rendre aussi intéressants que possible. Je pimentais mes histoires de sexe et de violence et de ces autres choses que les adolescents aiment bien. »

Il semble que son approche ait fonctionné. Des années plus tard, Bateman a reçu une carte postale de Madrid, de l’un de ses anciens étudiants qui disait entre autre : « J’ai visité le musée du Prado et vous aviez tout à fait raison à propos du coin inférieur gauche de L’Annonciation de Fra Angelico. »

Le pouvoir de l’apprentissage par cœur constitue le quart de ce que Bateman appelle son « modèle révolutionnaire d’éducation ». Élaboré et peaufiné au long de deux décennies d’enseignement au secondaire, ce modèle d’enseignement s’inspire de l’ouvrage controversé d’Ivan Illich intitulé Une société sans école qui recommandait aux enseignants de : « éliminer le concept des quatre murs, autant physiquement que psychologiquement », et d’encourager les élèves à passer au moins la moitié de leur temps d’étude dans la nature. »

Une partie de ce temps était consacrée à des activités de plein air comme la randonnée, le canot et le camping, en groupes de 10 à 20 jeunes menés par un ou deux leaders exemplaires. Cela, affirme Bateman, aidait à combler ce besoin humain de se réunir en bande ou en groupe.

« L’enseignement en plein air permet bien sûr de connaître la nature, mais on apprend également beaucoup sur soi, sur ses limites et sur sa relation aux autres, explique-t-il. J’ai pu observer la transformation en l’espace d’une semaine d’un adolescent pénible et antisocial en un jeune coopératif et sûr de lui. »

L’autre partie du temps passé à l’extérieur procurait une expérience totalement contraire. Dans ce cadre, décrit Bateman, les élèves pouvaient acquérir une connaissance du monde réel en se retrouvant dans la situation « d’un jeune isolé dans un monde d’adultes ».

« Ils ne savent pas ce que c’est que travailler dans un bureau. Ils peuvent bien dire qu’ils veulent devenir graphistes, mais ils ne se doutent pas le moins du monde qu’ils devront d’abord faire tout un tas de choses ennuyeuses. »

Pour éclairer leur lanterne, le modèle de Bateman exige des élèves qu’ils consacrent le quart de leur temps à travailler à titre d’apprentis dans des bureaux, des usines et des milieux semblables, afin qu’ils apprennent en cours d’emploi.

« C’est une sorte de grand réveil pour les jeunes. Ça leur donne une petite idée de ce que c’est que devenir adulte. »

La troisième partie du modèle de Bateman est fondée sur ce qu’il appelle lui-même un système de guru. Les élèves ayant des intérêts communs sont jumelés à un guru, ou un expert, du domaine et apprennent ce qu’ils peuvent par l’observation.

« C’est ce qu’ont fait toutes les cultures à toutes les époques et c’est un moyen vraiment efficace d’enseigner et d’apprendre. On apprend ce qu’on aime. »

Mais c’est le dernier élément de son plan, l’apprentissage par cœur, qui est le plus précieux pour Bateman. C’est grâce à la mémorisation et à l’apprentissage par cœur, dit-il, que nos enfants restent en contact avec leur patrimoine naturel et humain.

Il soutient que l’éloignement de l’apprentissage habituel pour plutôt demander aux élèves de donner leur opinion a conduit à la complaisance et à la suffisance. Au lieu de cela, Bateman estime que les élèves peuvent bénéficier d’un enseignement traditionnel qui inclut l’apprentissage de faits et les interrogations.

Selon lui, en changeant la manière dont nous éduquons nos enfants, nous pouvons accroître nos chances de sauver notre monde.

« On dit qu’aujourd’hui les jeunes peuvent identifier plus de 1 000 logos de sociétés, mais la plupart d’entre eux ne peuvent même pas identifier 10 espèces d’arbres qui poussent dans leur région, déclare-t-il. Les jeunes en savent beaucoup plus sur la forêt amazonienne que sur le sort du boisé au bout de leur rue, et pour moi c’est une honte. »

Il cite le poète sénégalais Baba Dioum, qui écrivait : « En définitive, nous ne conservons que ce que nous aimons. Nous n’aimons que ce que nous comprenons. Nous ne comprenons que ce qui nous est enseigné », et il ajoute qu’il faudrait enseigner aux jeunes à tomber amoureux des créatures qui les entourent.

Malgré sa popularité en tant que conférencier et sa renommée de peintre, Robert Bateman n’en demeure pas moins accroché à son ancien rôle d’enseignant. Inspiré de son modèle d’apprentissage unique en son genre, il a lancé son programme « Faites connaissance » il y a une dizaine d’années. Destiné aux enfants, aux adultes et aux éducateurs, le programme veut amener les enfants à jouer dehors, les aider à reprendre contact avec la nature et les inciter à participer activement à la préservation de notre planète. Même s’il a passé sa vie dans la nature et que ses voyages l’ont amené des forêts tropicales du Congo à l’Antarctique, Bateman insiste pour dire que ses expériences les plus valables ont été vécues dans la nature quand il était jeune élève. « Aucune de ces expériences spectaculaires n’a été plus magique que la nature que je découvrais, enfant, dans le ravin au bout de notre terrain à Toronto. »

 

Haut de page Top / Haut