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Il y a quelques années, vers la fin d’une longue journée à la clinique, j’ai reçu dans mon cabinet un monsieur d’un certain âge qui m’a dit avoir passé une nuit à l’hôpital la semaine précédente. Il avait mal interprété les directives sur la prise des médicaments qui lui avaient été prescrits et il avait fait une surdose accidentelle.
« Pourtant, ai-je alors observé, vous prenez ce type de médicaments depuis des années. » « Oui, a-t-il répondu, mais je n’ai jamais vraiment compris la différence entre les pilules fortes et les autres, et cette fois-ci, le pharmacien ne me l’a pas expliquée. »
Un événement banal comme il s’en produit chaque jour dans les villes et les villages du pays? Un exemple probant parmi tant d’autres de la nécessité de faire de l’amélioration de la littératie en santé l’un des trois impératifs de la modernisation du système de soins de santé canadien? Certes, cette anecdote en dit long là-dessus, et elle témoigne bien de l’importance de cultiver des liens vivants entre, d’une part, les professionnels et les défenseurs de la santé et, d’autre part, les éducateurs. En tout cas, vous comprendrez peut-être, à la lumière de cet exemple, pourquoi je tenais tant à ce que le soutien d’un réseau du savoir rapprochant la santé de l’apprentissage soit au cœur des réalisations du premier cycle de cinq ans du CCA.
J’aimerais profiter de l’occasion pour vous saluer, vous et vos collègues du Canada. Forts de votre passion, de votre engagement et de votre savoir, vous avez construit le puissant réseau de santé et d’apprentissage que représente aujourd’hui le Centre du savoir sur la santé et l’apprentissage.
Cela dit, si l’on s’attarde à l’envers de ce petit événement et que l’on songe au nombre encourageant de personnes dont la vie a été changée sur le tard, longtemps après les années d’école, par une expérience d’apprentissage, alors nous sommes à même d’apprécier l’immense pouvoir de transformation de l’apprentissage.
On me demande aujourd’hui d’aborder les rôles importants que joue l’éducation structurée et non structurée en ces temps de turbulences économiques. J’y viens. Mais au préalable, je dois rappeler non seulement que toutes les époques connaissent des turbulences, mais aussi que la puissance fondamentale d’une culture de l’apprentissage dans le monde moderne s’exerce tout autant, et fondamentalement, peu importe la conjoncture économique. Le cas de ce patient âgé victime d’une surdose parce qu’il dépendait du pharmacien pour comprendre une information essentielle pour sa santé peut se reproduire à tout moment.
Le 14 novembre 2008, sur le site Web du CCA, j’ai publié un bref commentaire intitulé « Le rôle du CCA en période de difficultés économiques » dans lequel j’exprimais notamment le souhait de préparer le terrain à un renouvellement de l’appui gouvernemental, de manière à assurer au CCA la poursuite de son mandat unique de promotion d’une culture axée sur l’apprentissage proprement canadienne. À l’époque, la grippe porcine n’avait pas encore fait éruption. J’avais écrit :
« On observe un grand nombre de transformations dans le monde, et ces changements se produisent à un rythme qui peut sembler inquiétant pour bon nombre d’entre nous. Mais certains défis sont de bon augure, notamment le fait qu’on compte de plus en plus sur l’énergie humaine, et de moins en moins sur l’énergie à base de carbone. Le CCA répond à un besoin : assurer le perfectionnement des habitants du Canada, qu’ils soient nés ici ou arrivés tout récemment.
Le CCA fournit des données qui permettent aux apprenants et aux apprenants potentiels ainsi qu’aux éducateurs, aux employeurs et aux gouvernements de prendre des décisions éclairées. Le CCA n’apporte pas qu’une contribution à court terme; ses travaux visent à garantir un avantage durable à long terme pour notre pays.
Mes études de médecine avec spécialisation en santé communautaire et épidémiologie ont suscité chez moi un intérêt indéfectible à l’égard de l’histoire des maladies et des tentatives de l’humanité pour les prévenir ou les contrôler. L’épidémie de grippe de 1918-1919 a tué des dizaines de millions de personnes dans le monde. À l’époque, on disposait de peu de ressources pour étudier les dynamiques qui influent sur la propagation des maladies de même que les moyens de la freiner. Si les pays avaient disposé d’un plus grand nombre de ressources et de moyens d’intervenir de façon structurée, l’issue de cette pandémie aurait été nettement moins dévastatrice. Souvenons-nous de la crise du SRAS en 2003. Il a alors été impératif d’investir des sommes considérables en très peu de temps pour prévenir la propagation à grande échelle de la maladie au Canada.
Notre société déploie des efforts louables pour comprendre l’origine des maladies transmissibles et des maladies chroniques. Nous investissons dans des organismes comme l’Institut canadien d’information sur la santé (ICIS), qui recueille de l’information sur les services de soins de santé et la santé de la population dans son ensemble. Pourquoi? Parce que la compréhension d’un phénomène repose essentiellement sur le fait de disposer de données.
Or, pour pouvoir effectuer le suivi d’un phénomène et le maîtriser, il est fondamental de le comprendre. Et une bonne compréhension des données ne peut être obtenue que si l’on tient compte de tous les éléments opposés ou divergents qui pèsent dans la balance.
Aujourd’hui, il est impensable de ne pas investir dans la production et l’analyse de données; nous aurions trop à perdre, même en temps d’insécurité financière. De fait, nous avons assisté à une concertation non partisane de tous les partis politiques tout à fait inhabituelle, quand la crise de la grippe porcine a éclaté.
« L’apprentissage et les soins de santé diffèrent sur de nombreux plans, mais ils sont tout aussi importants pour l’avenir des sociétés. Dans les deux cas, le fait de disposer de données permettant de dégager de l’information pertinente et des analyses indépendantes est essentiel pour progresser et obtenir des résultats. Voilà pourquoi le Canada ne peut se permettre de NE PAS continuer d’investir dans l’apprentissage tout au long de la vie par l’entremise du CCA.
En période de difficultés économiques, le CCA fait partie de la solution. L’investissement dans le capital humain permettra de bâtir des sociétés prospères qui se démarqueront des autres. Les économies qui s’appuieront sur de solides systèmes d’apprentissage seront celles qui s’en tireront le mieux en temps de vaches maigres, comme en temps de vaches grasses. Le CCA est un moyen essentiel pour le Canada de mesurer ses progrès au chapitre de l’apprentissage et de dégager des données qui permettront de prendre des mesures à court et à long terme pour soutenir notre croissance économique et assurer la pérennité de notre tissu social. »
En vérité, il me faut l’affirmer aujourd’hui, l’action d’une organisation comme le CCA est indispensable en tout temps, que l’économie soit prospère ou en difficulté. Seule une telle organisation est en mesure d’assurer le suivi, l’information, la recherche, la mobilisation des connaissances et le renforcement des capacités qui s’imposent.
Le suivi et les analyses des progrès du Canada en matière d’apprentissage tout au long de la vie ont permis au CCA de se faire mieux connaître du grand public. Par ses analyses de même que par ses rapports sur l’enseignement postsecondaire, sur l’apprentissage et le développement chez les jeunes enfants, sur la littératie et l’apprentissage chez les adultes ou encore sur l’Indice composite de l’apprentissage, le CCA contribue à mieux cerner les points forts et les lacunes du Canada par rapport aux autres pays ainsi que les progrès enregistrés au fil du temps. Le CCA se concentre avant tout sur la situation pancanadienne. De ce fait, il ne voit pas la nécessité de comparer le rendement des établissements d’enseignement ou celui des provinces et des territoires. Le CCA attache une grande importance à l’évolution de l’ensemble du Canada.
Le mandat du CCA sur les plans de la recherche et de la mobilisation des connaissances le conduit à s’attaquer à des dossiers de première importance sur le plan de l’apprentissage susceptibles d’influer sur les stratégies en ce domaine. Ces stratégies ne sont pas que le fait des gouvernements, loin de là. Les parents aussi déploient des stratégies. Les travailleurs, les syndicats et bien d’autres intervenants font de même. La contribution du CCA à la recherche et à la mobilisation des connaissances consiste avant tout à analyser les pratiques et les approches mises en œuvre à toutes les étapes de l’apprentissage, dès la petite enfance, et dans tous les contextes où celui-ci s’inscrit, qu’il s’agisse de l’école ou du milieu de travail. L’objectif : déterminer lesquelles de ces pratiques et approches favorisent la réussite. Quelles sont celles qui fonctionnent vraiment, et pourquoi?
Le renforcement des capacités passe par l’exploitation de données ainsi que par la réalisation d’analyses et de recherches au cœur même de la réalité quotidienne. Tout le travail intellectuel accompli dans ce cadre est mis au service du renforcement des capacités. Il s’agit, en somme, d’amener l’ensemble de la société canadienne, et non uniquement quelques groupes de réflexion, à prendre conscience de l’importance de l’apprentissage. Les réalisations du Centre du savoir sur la santé et l’apprentissage illustrent de manière exemplaire ce que peut être le renforcement des capacités.
Les fonctions uniques du CCA sont indissociables des piliers philosophiques et conceptuels qui étayent toutes ses activités.
Une facette de ces fondements se dégage de ma description de la fonction de suivi et de rapports : nous croyons que c’est par des canaux d’information et l’analyse de l’apprentissage à l’échelle du Canada que le pays mettra en place les conditions optimales de l’amélioration de l’apprentissage d’un océan à l’autre. La cohérence en matière de politiques, de coopération et d’intervention sera favorisée par l’adoption de mesures d’analyse à l’échelle du pays. Cela demeure vrai quelles que soient les structures juridiques et constitutionnelles du Canada, pour peu que nous arrivions à nous entendre sur des points de repère pour marquer nos progrès et que nous nous fixions des objectifs pour tout le pays – comme le font du reste tous les autres pays développés.
Nos chances de réussir dépendent de notre capacité, en tant que société prospère et dynamique, d’agir avec cohérence et cohésion dans le domaine de l’apprentissage à l’échelle pancanadienne. Un tas de gens confondent destinée et mauvaise gestion. Car c’est faire preuve de mauvaise gestion que de ne pas s’employer à créer au pays l’architecture d’apprentissage cohérente qui guiderait notre société vers la réussite.
La seconde caractéristique fondamentale de l’approche du CCA consiste à envisager l’apprentissage au sens le plus large possible. Celui-ci est loin de se limiter à celui proposé en classe. Le CCA souscrit à la perception internationale de l’apprentissage exprimée dans le rapport phare de l’UNESCO selon lequel celui-ci repose sur quatre piliers : apprendre à savoir (éducation structurée), apprendre à faire (acquisition de compétences), apprendre à être (développement personnel) et apprendre à vivre ensemble (mise en place du contexte social le plus favorable possible à l’apprentissage). C’est sur cette vision, fondée sur la compréhension des besoins et des motivations de base de l’être humain que repose l’Indice composite de l’apprentissage. Il permet aux Canadiens de l’ensemble des communautés du pays de disposer d’évaluations chiffrées concernant l’état de l’apprentissage dans leur région. Bien qu’il soit inspiré de l’expérience internationale, l’Indice composite de l’apprentissage a d’abord été mis au point au Canada. Son utilisation est de plus en plus répandue en Europe, grâce aux partenariats tissés entre le CCA et les fondations du vieux continent. Cela montre à quel point la vision élargie de l’apprentissage sur laquelle il repose a une résonance universelle.
Un défi particulier s’est présenté lors de la fondation du CCA, première organisation pancanadienne indépendante pourvue d’un tel mandat : compte tenu des énormes trous dans les renseignements sur l’apprentissage au pays, les besoins et les attentes étaient au moins aussi grands que les lacunes que l’on cherchait à combler. Par conséquent, le CCA s’adresse à un public étendu en s’efforçant de répondre aux besoins tant des décideurs du gouvernement que des simples citoyens qui attendent à l’arrêt d’autobus en ayant à cœur de prendre les meilleures décisions pour l’éducation de leurs enfants. C’est entre ces deux pôles que se trouvent la plupart de nos partenaires, soit des syndicats, des groupes d’affaires, des municipalités, des groupes de citoyens, des organisations autochtones, des établissements d’enseignement, des regroupements divers et des ONG en tout genre.
En créant un pont entre les préoccupations d’ordre politique et les questions qui préoccupent chaque jour les citoyens, le CCA entend tisser un lien tel, entre les deux, que pourra émerger une compréhension des répercussions des politiques sur les groupes et sur les particuliers. En outre, nous nous efforçons aussi très délibérément de trouver un équilibre entre les diverses tâches que nous nous sommes fixées : fournir les analyses dont les décideurs ont besoin pour éclairer leurs décisions et mettre à la disposition des communautés et des personnes les outils qui leur permettent d’améliorer elles-mêmes leur propre apprentissage. Une grande partie de notre travail de suivi et de production de rapports et une portion de notre recherche appuient le politique. La série de boîtes à outils préparées par le CCA pour les citoyens et les communautés comprend maintenant :
Plaider en faveur de l’importance à accorder à l’apprentissage et au rôle que nous pouvons tous jouer pour le soutenir n’est que plus urgent en période de bouleversements économiques.
Cheminer vers une reprise économique ne signifie pas juste remplir des nids de poules et réparer des ponts. Il faut prévoir un plan d’infrastructure des compétences.
L’infrastructure humaine nous aidera tous à répondre à la crise dans l’immédiat et à assurer une croissance durable. Ce sont là les conditions de la réussite future.
Voilà comment se construit une main-d’œuvre résiliente : par la capacité de prévoir le changement et de s’adapter à un nouveau contexte économique.
Pour nous, l’infrastructure humaine est intimement liée à l’apprentissage. Ce n’est pas un détail auquel on songe après coup, une fois tous les autres investissements nécessaires faits. À court comme à long terme, l’apprentissage permet de créer la main-d’œuvre qualifiée essentielle à la prospérité du pays.
À une époque où les gouvernements sont instamment priés de dénouer les cordons de la bourse, l’apprentissage allège le fardeau qui pèse sur le système des soins de santé en améliorant la littératie en santé, réduit le taux de criminalité et stimule la croissance économique en augmentant le rendement et en favorisant l’innovation. Ainsi, l’investissement dans la littératie des adultes influe davantage sur le PIB que la plupart des autres investissements. Des recherches indiquent qu’une hausse de 1 % de la littératie entraîne une hausse de 1,5 % du PIB par habitant et une amélioration de 2,5 % de la productivité de la main-d’œuvre.
Au sortir du repli économique que nous traversons, nous serons aux prises avec une pénurie encore plus aiguë de main-d’œuvre spécialisée dans les domaines du génie, de la santé, des métiers spécialisés, des technologies de pointe… à moins que nous ne mettions à profit cette période de ralentissement.
Au Canada, il y a un fossé entre compétences et emplois : nous ne pouvons pas avoir d’emplois sans personnes pour les occuper ni de personnes sans emploi.
L’infrastructure et l’architecture humaines et d’apprentissage ne sont pas qu’une affaire de dépenses supplémentaires. Ce dont il s’agit, c’est de dépenser de façon plus éclairée : nous avons besoin d’une série d’indicateurs et de mesures clairs, communs et convenus qui nous permettent d’évaluer en continu et à l’échelle du pays le rendement et les progrès réalisés dans l’atteinte de buts concertés.
L’Union européenne donne un exemple de ce que nous devons accomplir au Canada. Au nombre des 16 indicateurs communs et convenus entre les États membres dans le domaine de l’éducation et de la formation, on compte : la maîtrise des TIC, la maîtrise des langues, la mobilité des étudiants au sein de l’Union européenne, les compétences des adultes, l’investissement dans l’éducation et la formation, le nombre de diplômés de l’enseignement supérieur, une proportion accrue du PIB en recherche et en innovation.
Les points de repère et les objectifs sont également communs à toute l’Europe. Ils sont mesurés pour l’Union européenne dans son ensemble et pour chacun des pays membres, et les résultats sont publiés. Par exemple, pour 2010, l’Union européenne vise une augmentation de 15 % du nombre de diplômés du niveau tertiaire en mathématiques, en sciences et en technologie; ou encore un taux de participation des adultes aux programmes d’apprentissage tout au long de la vie de 12,5 %.
Tous les buts de l’Union européenne ne seront pas atteints, que ce soit à l’échelle de l’Union ou de chacun des pays membres. Cependant, c’est le processus même d’établissement des objectifs et de publication transparente des rapports afférents qui donnera à l’Europe une longueur d’avance dans la construction d’une infrastructure humaine.
Que pouvons-nous faire immédiatement, au Canada, pour améliorer notre infrastructure humaine?
Dans une société du savoir, savoir apprendre est sans doute la quintessence de toute compétence. Ce à quoi nous aspirons, c’est assister à la création de ces conditions d’apprentissage optimales.
Notre voix et notre contribution à l’échelle du pays ne sont qu’un modeste élément de ce qui, nous l’espérons, deviendra une harmonisation croissante des efforts visant à propulser le Canada au sommet de la courbe d’apprentissage.
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