Lessons in Learning

Stoppeurs : Faire une pause entre les études secondaires et postsecondaires

26 juin 2008

Les étudiants canadiens qui marquent une pause entre leurs études secondaires et postsecondaires le font souvent pour des raisons pragmatiques, à savoir pour gagner de l’argent afin de financer leurs études. Si le report des études postsecondaires comporte à la fois des risques et des avantages, il ne fait aucun doute que l’obtention d’un titre de compétences postsecondaire présente un atout, peu importe que les étudiants concernés aient ou non choisi de faire une pause à la fin du secondaire.

Les parcours éducatifs des jeunes Canadiens

Le fait de marquer une pause d’une année entre les études secondaires et postsecondaires est chose courante au Royaume-Uni et en Australie[1]. Ce l’est moins au Canada, mais 27,8 % des jeunes Canadiens choisissent tout de même de faire une pause d’au moins quatre mois après l’obtention de leur diplôme d’études secondaires (voir la figure 1). On les appelle des « stoppeurs ».

Figure 1 : Pourcentage d'étudiants ayant opté pour tel ou tel parcours au terme du secondaire, par province
* Les non-stoppeurs poursuivent leurs études sans pause

Source : Statistique Canada et Ressources humaines et Développement social Canada, Enquête auprès des jeunes en transition, 2004 (dans HANGO, 2008).
Les raisons du report des études postsecondaires

Les étudiants choisissent de reporter leurs études postsecondaires pour une foule de raisons : désir de voyager, de mieux se préparer à la poursuite de leurs études, de prendre le temps de réfléchir au domaine qui les intéresse, etc. Il semble toutefois que la raison première de ce report tienne à des considérations financières. Les étudiants issus de familles à faible revenu et des tranches inférieures de la pyramide socio-économique sont plus susceptibles que les autres de reporter le début de leurs études postsecondaires[2], [3], [4]. C’est aussi le cas des étudiants non titulaires de bourses d’études ou de subventions ainsi que de ceux qui, pendant leurs études secondaires, ont travaillé plus de 20 heures par semaine[5], [6]. Il semble donc que ce soit le désir de gagner de l’argent pour financer leurs études qui pousse une forte proportion des stoppeurs à faire une pause à la fin du secondaire.

Les risques et les avantages d’une pause entre les études secondaires et postsecondaires

Le fait de marquer une pause entre les études secondaires et postsecondaires présente à la fois des risques et des avantages sur le plan de l’accès au marché du travail. En 2003, le taux d’emploi des diplômés universitaires âgés de 22 à 24 ans ayant fait une pause avant leur entrée à l’université était de 87,5 %, alors que celui de leurs homologues non-stoppeurs n’était que de 79,6 %[7]. Il semble par contre que les non-stoppeurs gagnent davantage que les stoppeurs au cours des premières années qui suivent l’obtention de leur diplôme d’études postsecondaires. Par exemple, toujours en 2003, le salaire hebdomadaire moyen des diplômés universitaires non-stoppeurs âgés de 22 à 24 ans était supérieur de 85 $ à celui des stoppeurs[8].

Figure 2 : Revenu hebdomadaire moyen des stoppeurs et des non-stoppeurs

 
* Les non-stoppeurs poursuivent leurs études sans pause

L’explication la plus probable de cet écart tient au fait que les stoppeurs ont, comparativement aux non-stoppeurs, plus de facilité à décrocher un emploi dès l’obtention de leur diplôme d’études postsecondaires grâce à leur plus grande expérience du marché du travail. De leur côté, les non-stoppeurs, en terminant leurs études postsecondaires plus tôt, accèdent plus vite au marché du travail et profitent donc plus rapidement des avantages salariaux liés à leurs titres de compétences.

Bien que très peu de données empiriques l’attestent, certaines études semblent indiquer qu’une pause d’une année permet aux étudiants d’acquérir des compétences générales recherchées par les employeurs, comme le sens des relations humaines, de la communication ou du leadership[9], [10]. Par exemple, dans le cadre d’une enquête menée au Royaume-Uni en 2000 auprès d’un éventail d’entreprises, 88 % des répondants ont dit estimer qu’une année de pause bien structurée aidait les étudiants à acquérir des compétences générales dont les diplômés universitaires sont habituellement dépourvus[11]. Bien que les données disponibles sur le sujet soient empiriques et restreintes, elles portent à croire qu’une année de pause peut aider les étudiants à acquérir des compétences leur assurant un réel avantage quand vient le temps de décrocher un emploi au terme de leurs études postsecondaires.

Le fait de marquer une pause comporte également des risques et des avantages sur le plan des études. Il est important que les étudiants aillent au bout de leurs études postsecondaires, pour eux-mêmes et pour les établissements. Les chercheurs ont constaté qu’aux États-Unis, même après pondération des divers paramètres socio-économiques ou relatifs aux études, les stoppeurs risquent davantage que les non-stoppeurs de ne pas terminer leurs études postsecondaires[12]. En revanche, des données australiennes semblent indiquer qu’ils réussissent mieux que les non-stoppeurs sur le plan des études. Une étude portant sur les étudiants de première année ayant fréquenté l’Université Western Australia entre 2002 et 2004 a, par exemple, montré que les notes de stoppeurs étaient supérieures de 2,3 % à celles des non-stoppeurs[13].

On ne connaît pas précisément l’ampleur des risques sur le plan concurrentiel et des avantages sur le plan des études qu’entraîne, pour les étudiants canadiens, le fait de marquer une pause avant d’entreprendre des études postsecondaires. Par contre, les données internationales semblent indiquer que les risques et les avantages découlant d’une telle pause se valent sur le plan des études. Il semble que la même chose soit vraie en ce qui concerne l’accès au marché du travail.

Quoi qu’il en soit, une chose est sûre : l’obtention d’un titre de compétences postsecondaire procure un net avantage à tous les étudiants, quel que soit leur parcours[14]. En 2006, le taux d’emploi des jeunes Canadiens âgés de 20 à 24 ans titulaires d’un titre de compétences postsecondaire était supérieur de neuf points de pourcentage à celui de leurs homologues dépourvus d’un tel titre[15]. De même, en 2005, le revenu moyen des diplômés universitaires canadiens était supérieur de 92 % à celui des personnes ne possédant pas de titre de compétences universitaire[16]. D’autres études montrent enfin que les jeunes Canadiens titulaires de titres de compétences postsecondaires décrochent de meilleurs emplois, gagnent davantage, touchent des prestations d’assurance-emploi plus élevées et se disent plus satisfaits de leur travail que leurs homologues dépourvus de tels titres de compétences.

Compte tenu des avantages indéniables des études postsecondaires, il importe d’assurer un soutien à ceux et celles qui choisissent de marquer une pause, afin de leur permettre de reprendre leurs études avec succès.

Carnets du savoir : Soutenir les stoppeurs dans leur retour aux études

L’inscription différée est, pour les étudiants, un moyen de s’accorder une pause avant d’entreprendre des études postsecondaires tout en conservant des liens solides avec le milieu de l’éducation postsecondaire. Cette approche exige par contre un soutien de la part des établissements postsecondaires. Un peu partout dans le monde, diverses universités l’ont adoptée et suggèrent même explicitement l’inscription différée[17].

L’Université Princeton, par exemple, est favorable au principe d’une pause d’une année pour permettre aux meilleurs étudiants de se reposer et à ceux qui le veulent de découvrir le monde en œuvrant comme bénévoles[18]. Cet établissement prévoit d’ailleurs proposer d’ici 2009 un programme qui permettra à 10 % des futurs étudiants de prendre part à des actions sociales à l’étranger avant d’entreprendre leurs études. Ce programme pourrait également comporter une aide financière pendant l’année de pause, sans toutefois que cette dernière donne droit à des crédits[19].

L’octroi de bourses peut par ailleurs constituer un bon moyen d’encourager les étudiants à reprendre leurs études après une année de pause. On pourrait, par exemple, décerner aux étudiants à faible revenu une bourse dès leur admission au sein d’un établissement postsecondaire, une partie de la somme leur étant versée avant et pendant leur année de pause, le reste ne l’étant qu’au début de la première année d’études. Traditionnellement, seuls les étudiants entreprenant ou poursuivant des études postsecondaires avaient droit à une bourse. Le fait de décerner des bourses aux stoppeurs tout en en différant partiellement le versement permettrait aux étudiants à faible revenu de faire une pause d’une année, mais les inciterait aussi fortement à reprendre ensuite leurs études. L’expérience que s’apprête à mener l’Université Princeton au cours des années qui viennent pourrait fort bien servir de modèle à d’autres établissements.

Les universités ne sont pas les seules à décerner des bourses aux stoppeurs. Une société de services financiers du Royaume-Uni, Deloitte, a ainsi mis sur pied un programme appelé Deloitte Scholar Scheme. Ce programme permet aux diplômés du secondaire de faire une pause d’un an. Ils occupent pendant neuf mois un emploi rémunéré auprès de Deloitte, puis bénéficient d’une bourse à la fin de cet emploi et de bourses annuelles au fil de leurs études universitaires[20].

En Australie, l’Université de Tasmanie entend proposer dès 2009 un programme d’aide financière aux étudiants. Au terme de leur première année d’études, ceux-ci auront droit à une bourse d’études qui leur permettra de faire une pause d’une année s’ils le souhaitent. Une partie de cette bourse sera d’ailleurs mise à leur disposition avant même le début de cette pause, afin qu’ils puissent acquitter les frais liés à leur voyage. Le reste leur sera versé à la reprise de leurs études[21]. La structure de financement retenue par l’Université de Tasmanie vise non seulement à inciter les étudiants à marquer une pause d’un an après leur première année d’études, mais aussi à reprendre celles-ci par la suite.

Les données recueillies semblent indiquer que la décision de marquer une pause entre les études secondaires et postsecondaires est un choix nécessaire pour beaucoup d’étudiants, qui doivent absolument gagner de l’argent et économiser afin de poursuivre leurs études. Le Canada gagnerait à s’inspirer des approches actuellement déployées au Royaume-Uni et en Australie pour inciter les stoppeurs à reprendre leurs études. Chaque étudiant devrait avoir la possibilité de faire le choix qui répond le mieux à ses besoins. Il devrait aussi pouvoir compter sur le soutien nécessaire à l’atteinte de ses objectifs d’apprentissage, qu’il décide ou non de faire une pause avant d’entreprendre ses études postsecondaires.



[1] JONES, A. Review of Gap Year Provision, Research Report No. 555, Department for Education and Skills, 2004.

[2] HORN, L., E. F. Cataldi et A. Sikora. Waiting to Attend College: Undergraduates Who Delay Their Post-secondary Enrollment (NCES 2005–152), U.S. Department of Education, National Center for Education Statistics, U.S. Government Printing Office, Washington D. C., 2005 (consulté le 30 avril 2008).

[3] BOZICK, R. et S. DeLuca. « Better late than never? Delayed enrollment in the high school to college transition », Social Forces, no 84, 2005, p. 531 à 554.

[4] HANGO, D. et P. de Broucker. Cheminements des jeunes Canadiens des études au marché du travail : résultat de l’Enquête auprès des jeunes en transition, Statistique Canada, Culture, tourisme et Centre de la statistique en éducation, no 81-595-MIF au catalogue, no 054, 2007 (consulté le 30 avril 2008).

[5] TOMKOWICZ, J. et T. Bushnik. Qui poursuit des études postsecondaires et à quel moment : parcours choisis par les jeunes de 20 ans, Statistique Canada, Éducation, compétences et apprentissage – Documents de recherche, no 81-595-MIF au catalogue, no 006, 2003 (consulté le 30 avril 2008).

[6] HANGO, D. et P. de Broucker. Cheminements des jeunes Canadiens des études au marché du travail : résultat de l’Enquête auprès des jeunes en transition, Statistique Canada, Culture, tourisme et Centre de la statistique en éducation, no 81-595-MIF au catalogue, no 054, 2007 (consulté le 30 avril 2008).

[7] HANGO, D. et P. De Broucker. Cheminements des jeunes Canadiens des études au marché du travail : résultat de l’Enquête auprès des jeunes en transition, Statistique Canada, Culture, tourisme et Centre de la statistique en éducation, no 81-595-MIF au catalogue, no 054, 2007 (consulté le 30 avril 2008).

[8] HANGO, D. Faire une pause entre les études secondaires et les études postsecondaires : déterminants et premiers résultats sur le marché du travail, Statistique Canada, Culture, tourisme et Centre de la statistique en éducation, no 81-004-XIF au catalogue, 2008 (consulté le 30 avril 2008).

[9] JONES, A. Review of Gap Year Provision, Research Report No. 555, Department for Education and Skills, 2004.

[10] HEATH, S. « Widening the gap: pre-university gap years and the economy of experience », British Journal of Sociology of Education, no 28, 2007, p. 89 à 103.

[11] Community Service Volunteers. « CSV Reports on Boosting Careers with a Gap Year », CSV Reports On, août 2002 (consulté le 30 avril 2008).

[12] BOZICK, R. et S. DeLuca. « Better late than never? Delayed enrollment in the high school to college transition », Social Forces, no 84, 2005, p. 531 à 554.

[13] BIRCH, E. R. et P. W. Miller. « The characteristics of ‘gap-year’ students and their tertiary academic outcomes », The Economic Record, no 83, 2007, p. 329 à 344.

[14] HANGO, D. Faire une pause entre les études secondaires et les études postsecondaires : déterminants et premiers résultats sur le marché du travail, Statistique Canada, Culture, tourisme et Centre de la statistique en éducation, no 81-004-XIF au catalogue, 2008 (consulté le 30 avril 2008).

[15] Statistique Canada, Recensement de la population de 2006, Statistique Canada, no 97-560-XCB2006024 au catalogue (consulté le 30 avril 2008).

[16] Statistique Canada, Recensement de la population de 2006, Statistique Canada, no 97-563-XCB2006005 au catalogue (consulté le 1er mai 2008).

[17] Voir, par exemple, les sites de l’Université York au Canada, de l’Université Princeton et de l’Université Harvard aux États-Unis, ainsi que de l’Université de Tasmanie en Australie (consultés le 30 avril 2008).

[18] « Princeton encourages first-years to take a year off », Macleans, 18 mars 2008 (consulté le 30 avril 2008).

[19] « Princeton encourages first-years to take a year off », Macleans, 18 mars 2008 (consulté le 30 avril 2008).

[20] Site Web de Deloitte Scholars (consulté le 30 avril 2008).

[21] New international travel scholarship for students who defer ‘gap’ year, Université de Tasmanie, communiqué de presse du 20 décembre 2007 (consulté le 30 avril 2008).

Taking time off between high school and post-secondary education is often a pragmatic decision on the part of Canadian students who need to earn money to fund their post-secondary studies. Delaying post-secondary enrolment carries both risks and benefits, but earning a post-secondary credential is clearly beneficial—whether or not students delay their initial enrolment.

Les étudiants canadiens qui marquent une pause entre leurs études secondaires et postsecondaires le font souvent pour des raisons pragmatiques, à savoir pour gagner de l’argent afin de financer leurs études. Si le report des études postsecondaires comporte à la fois des risques et des avantages, il ne fait aucun doute que l’obtention d’un titre de compétences postsecondaire présente un atout, peu importe que les étudiants concernés aient ou non choisi de faire une pause à la fin du secondaire.