Lessons in Learning

Les coûts élevés du décrochage : Pas si infimes qu'on ne le croyait

4 février 2009

« Le niveau de scolarité d’une personne est l’un des principaux facteurs qui définiront ses chances dans la vie pour ce qui est de l’emploi, du revenu, de l’état de santé, du logement et de bien d’autres commodités[1]. »

Malgré une diminution récente des taux de décrochage au secondaire, des milliers de jeunes Canadiens continuent de quitter l’école chaque année avant d’avoir obtenu leur diplôme[2]. Actuellement, environ 20 % des Canadiens âgés de 20 ans ou plus n’ont pas terminé leurs études secondaires[3].

La plupart des Canadiens reconnaissent le lien entre le niveau de scolarité et la qualité de vie, et savent que le décrochage au secondaire peut avoir des répercussions négatives sur la société et ses citoyens. Cependant, peu de gens sont pleinement conscients des nombreux coûts concrets et impondérables engendrés par le décrochage scolaire.

Il existe de nombreux coûts impondérables occasionnés par le décrochage au secondaire. Bon nombre de décrocheurs subissent des répercussions négatives découlant de leur décision de quitter l’école, notamment des occasions de croissance sociale limitées, un faible sentiment de maîtrise de leur vie et de leurs conditions de vie, et une satisfaction personnelle inférieure[4].

Ressources additionnelles

Les coûts concrets ne sont pas moins nombreux : directement ou indirectement, l’abandon des études secondaires entraîne d’énormes conséquences fiscales pour le gouvernement, la société et les décrocheurs en matière de dépenses pour la santé, les services et les programmes sociaux, l’éducation, l’emploi et la lutte contre la criminalité, sans compter la baisse de productivité économique.

Les coûts concrets liés au décrochage

Dans une étude récente commandée par le Conseil canadien sur l’apprentissage, Olena Hankivsky, professeure spécialisée en politiques publiques à l’Université Simon Fraser, présente une estimation des coûts concrets engendrés par le décrochage scolaire dans quatre domaines : la santé, l’aide sociale, la criminalité ainsi que le travail et l’emploi.

La santé

Les données recueillies semblent indiquer que la poursuite des études favorise la santé. L’étude des ouvrages scientifiques prouve l’existence de liens étroits entre l’instruction et la santé pour bon nombre de maladies, y compris l'insuffisance coronaire[5],,[6],,[7], l’hypercholestérolémie[8], les cancers, l’Alzheimer, certaines maladies mentales, le diabète[9],,[10], la dépression[11],,[12],,[13] le stress[14], une faible capacité pulmonaire[15] et l’obésité[16].

Une personne ayant décroché au secondaire jouit moins longtemps d’une qualité de vie acceptable. Si on combine les coûts liés à la morbidité et à la mortalité, le décrochage coûte plus de 8 000 $ par année environ au décrocheur.

En raison de restrictions liées aux données, Mme Hankivsky n’a pas été en mesure de calculer de façon précise les coûts du système public de soins de santé associés aux départs prématurés de l’école.

L’aide sociale

Lorsqu’une personne n’obtient pas de diplôme d’études secondaires, elle risque plus d’avoir besoin d’une variété de services publics et de recourir à des subventions. Par exemple, au Canada, les décrocheurs au secondaire constituent 42,7 % de tous les bénéficiaires d’aide sociale (sans compter les enfants)[17]. La plupart des mesures d’aide au revenu (85 %), ce qui comprend l’aide sociale et d’autres types de soutien, profitent à des personnes qui n’ont pas terminé leurs études secondaires : 33,6 % des personnes n’ayant pas de diplôme d’études secondaires bénéficient de l’aide au revenu, tandis que seul 6,7 % des titulaires d’un diplôme d’études secondaires y ont recours[18]. Le coût public moyen de la fourniture d’aide sociale (p. ex., prestations pour la nourriture, le carburant, le logement, les vêtements et les besoins spéciaux, de même que les programmes d’incitation au travail) est estimé à plus de 4 000 $ par année pour chaque décrocheur.

La criminalité

Le lien entre la scolarité et la criminalité est plus évident lorsque l’on observe les taux d’incarcération[19]. Certains chercheurs laissent entendre que l’instruction est le deuxième meilleur indicateur des possibilités d’incarcération (le meilleur indicateur étant l’imposition d’une peine d’emprisonnement antérieure ou non)[20]. Le nombre de décrocheurs présents dans les prisons est disproportionné. Par exemple, en Colombie-Britannique, les non-diplômés constituent 34 % de la population totale, mais 74 % des prisonniers[21]. En ce qui concerne l’ensemble du système de justice pénale, les coûts annuels du décrochage (qui ne se limitent pas au coût d’incarcération) s’élèvent à plus de 200 $ par décrocheur, soit 350 millions de dollars annuellement.

Le travail et l’emploi

La documentation internationale révèle un lien étroit entre le niveau de scolarité, l’emploi et le revenu[22],, [23],,[24],,[25],,[26],,[27],,[28],,[29],,[30],,[31],,[32],,[33],,[34].,Il s’agit d’une relation directe : on constate un taux de chômage plus élevé et des revenus d’emploi plus faibles chez les personnes qui abandonnent leurs études secondaires que chez celles qui les ont terminées.

Le taux de chômage plus élevé et les revenus plus faibles des décrocheurs leur occasionnent une perte de revenu estimée à plus de 3 000 $ par année, comparativement à une personne ayant terminé ses études secondaires (mais qui n’a pas poursuivi d’études postsecondaires). Sur le plan public, la perte de revenus fiscaux et de cotisations d’assurance-emploi ainsi que le coût des prestations d’assurance-emploi constitue une perte supplémentaire estimée à 3 000 $ par année pour chaque décrocheur.

Le tableau ci-dessous présente une estimation des coûts privés (particuliers) et publics (État) liés à chacun des quatre domaines énumérés ci-dessus. On estime que ces coûts représentent des centaines de milliards de dollars lorsqu’ils sont calculés sur toute la durée de vie prévue des décrocheurs de partout au Canada.

Tableau 1. Coûts concrets de l’abandon des études secondaires au Canada (en dollars de 2008)
  Estimation des coûts par décrocheur Coûts globaux au Canada
 

Sur une base annuelle

Sur une base viagère

Sur une base annuelle

Sur une base viagère

Coûts concrets

Santé (secteur privé)a

8 098 $

211 471 $b

23,8 milliards de dollars

623 milliards de dollarsb

Aide sociale (secteur public)

4 230 $

969 millions de dollars

 

Criminalité (secteur public)

224 $

350 millions de dollars

 

Travail et emploi

Perte de revenu (secteur privé)

3 491 $

104 222 $c

10,3 milliards de dollars

307 milliards de dollarsc

Perte de recettes fiscales (secteur public)

226 $

6 882 $

378 millions de dollars

11,5 milliards de dollars

Perte de revenu en  cotisations d’assurance-emploi (secteur public)

68 $

2 063 $

201 millions de dollars

6,1 milliards de dollars

Coût en assurance-emploi (secteur public)

2 767 $

1,1 milliard de dollars

 

a Aucune donnée disponible quant aux coûts pour le secteur public.
b Les coûts sur « une base viagère » en matière de santé traduisent les coûts sur une période de 35 ans.
c Les coûts sur « une base viagère » en matière de revenu traduisent les coûts sur une période de 35 ans (en supposant que l’on gagne un revenu d’emploi de 20 à 54 ans).

Leçons d'apprentissage : Stratégies visant à favoriser la réussite des élèves de niveau secondaire

Des économies de coûts colossales sont possibles moyennant une réduction des taux de décrochage au secondaire au Canada. Les gouvernements de partout au Canada sont conscients de ce potentiel et travaillent à réduire le nombre d’étudiants qui quittent un établissement secondaire sans diplôme en poche. Ces efforts ont généré des gains remarquables : de 1990 à 2004, le taux de décrochage au secondaire du Canada est passé de 17 % à 10 % et celui de chaque province a diminué, particulièrement à Terre-Neuve-et-Labrador (de 20 % à 8 %)[35].

Voici quelques exemples de stratégies utilisées par les provinces et les territoires du Canada qui ont été conçues pour maintenir la motivation des étudiants jusqu’à l’obtention de leur diplôme d’études secondaires.

Taux d’obtention du diplôme d’études secondaires de l’Ontarioa de 2003-2004 à 2006–2007

Année

Taux d’obtention de diplôme

20032004

68 %

20042005

71 %

20052006

73 %

20062007

75 %

Source : ministère de l’Éducation de l’Ontario.

a Le calcul des taux d’obtention de diplôme a été établi auprès d’une cohorte d’étudiants suivis pendant cinq ans.

Ontario

En 2003, le gouvernement de l’Ontario a déployé une stratégie à l’échelle de la province (la stratégie Réussite des élèves/Apprentissage jusqu’à l’âge de 18 ans). Ce programme vise à faire en sorte que chaque élève dispose des outils nécessaires pour réussir ses études secondaires et atteindre ensuite ses objectifs, que ce soit entrer au collège ou à l’université, s’inscrire à un programme d’apprentissage ou intégrer le monde du travail. Le ministère de l’Éducation de l’Ontario a mis en œuvre un système de soutien (sous forme de financement, de modifications relatives aux politiques et aux lois, de ressources, de formation et de consultations) pour favoriser la création d’occasions d’apprentissage innovatrices et souples ainsi que promouvoir un engagement scolaire positif auprès des élèves.

L’Ontario a également commencé à proposer une plus grande variété de cours, d’options de crédit et de programmes de soutien. En voici deux exemples :

  • la Majeure haute spécialisation, qui permet aux étudiants de se concentrer sur l’acquisition de compétences relatives à un champ d’intérêt précis (p. ex., l’agriculture, la foresterie, l’exploitation minière ou les affaires) au moyen de blocs de cours, d’expériences en milieu de travail et d’attestations liées à leur domaine;
  • les programmes destinés à soutenir les étudiants pendant leurs périodes de transition (du primaire au secondaire ou du secondaire au postsecondaire).

L’un des principaux objectifs de cette stratégie était de hausser le taux d’obtention du diplôme d’études secondaires de la province. Les résultats obtenus jusqu’à présent sont encourageants. Comme en témoigne le tableau ci-dessous, le taux d’obtention de diplôme augmente de façon constante depuis 2003.

Colombie-Britannique

La Commission scolaire d’Abbotsford et le Collège universitaire de Fraser Valley ont conçu un programme pour les étudiants qui, dans la plupart des cas, n’auraient pas réussi leurs études secondaires s’ils avaient suivi un parcours scolaire traditionnel. Ce programme offre aux étudiants une formation de travailleurs spécialisés et leur permet de combiner leurs cours de 11e et de 12e année à un certificat du Collège universitaire de Fraser Valley. À la fin de leur 12e année, les finissants obtiennent un diplôme d’études secondaires ainsi qu’un certificat de première année d’études collégiales.

Alberta

L’Alberta dispose d’environ 130 programmes d’action directe pour aider les élèves en difficulté du système scolaire traditionnel à terminer leurs études. Les étudiants du premier et du deuxième cycle du secondaire qui bénéficient de ces programmes comprennent les parents adolescents, les étudiants qui travaillent et les élèves à risque.

Saskatchewan

Le programme SMART (Students Moving Ahead with Real-world Training), du Saskatoon and District Industry Education Council, favorise les partenariats entre les entreprises et les étudiants. Il met en relation les étudiants, les enseignants ou les conseillers en orientation avec des personnes de différents secteurs et donne l’occasion aux entreprises de mieux faire connaître les possibilités d’emploi offertes sur le marché. Les étudiants de Saskatoon sont donc en mesure de faire des choix de carrière éclairés et d’acquérir des compétences recherchées avant d’entrer sur le marché du travail. Les entreprises de Saskatoon, elles, bénéficient d’une main-d’œuvre qualifiée pouvant être embauchée.

Manitoba

Au Manitoba, Career Trek est un programme communautaire qui se concentre sur les enfants, les familles et le milieu scolaire dans le but d’inciter les étudiants à rester à l’école et à déterminer leurs objectifs professionnels.

Nouvelle-Écosse

Dans le cadre du programme Vie et apprentissage II : Bâtir des avenirs meilleurs ensemble, la Nouvelle-Écosse a créé un nouveau programme appelé Options and Opportunities (O2). Celui-ci offre une expérience d’apprentissage pratique et est conçu pour aider les étudiants à réussir leur transition entre le secondaire et le marché du travail, un cheminement de carrière ou un programme d’études postsecondaires. Le programme d’études est lié à un thème professionnel et montre aux élèves que les notions apprises en classe sont utiles sur le marché du travail après l’obtention de leur diplôme.

Yukon

Le Yukon dispose de plusieurs programmes d’éducation bien conçus fondés sur l’expérience, comme ACES (Achievement, Challenge, Environment, Service), MAD (Music, Art and Drama), SASE (Science and Socials Experiential), ES (Experiential Science), OPES (Outdoor Pursuits Experiential Science) et PASE (Plein air et sciences expérientielles). Ces programmes visent à favoriser l’engagement à l’école et à améliorer les résultats d’apprentissage des étudiants à risque, particulièrement ceux des élèves autochtones.

Québec

Un projet appelé Carrefour de lutte au décrochage scolaire fait collaborer les cinq conseils scolaires de Montréal afin de créer des mesures préventives axées sur l’importance de la poursuite des études et de l’obtention d’un diplôme. Le programme offre des services aux jeunes, aux parents, aux professionnels de l’éducation et au grand public. Il constitue également un forum incitant les travailleurs sociaux et les professionnels de l’éducation qui travaillent auprès de jeunes de Montréal à parler de leurs expériences et de leurs meilleures pratiques.

Conclusion

L’abandon des études secondaires entraîne des coûts exorbitants sur les plans économique et social à la société et à ses citoyens. Cependant, un travail considérable peut être effectué au fil du temps pour améliorer ces résultats. Les gouvernements s’efforcent déjà de diminuer les taux de décrochage et les coûts y étant reliés. Au fur et à mesure que des stratégies et des programmes seront mis en œuvre au Canada, le fardeau économique découlant de l’abandon des études secondaires sera considérablement allégé.



[1] Levin, H. M., C. Belfield, P. Muennig et C. Rouse. Costs and Benefits of an Excellent Education for All of America’s Children, 2007. (consulté le 23 janvier 2008).

[2] Bowlby, Geoff. Taux de décrochage provinciaux – Tendances et conséquences, Questions d’éducation, 2(4), Statistique Canada, no 81-004-XIF au catalogue, 2005.

[3] Statistique Canada, Recensement de 2006, no 97-560-XCB2006007 au catalogue, 2006.

[4] Agence de santé publique du Canada. L’éducation, Division de l’enfance et de l’adolescence, 2004.

[5] Davey Smith, G., C. Hart, D. Hole, P. MacKinnon, C. Gillis, G. Watt et coll. « Education and occupational social class: which is the more important indicator of mortality risk? », Journal of Epidemiology and Community Health, 52, 1998, p. 153 à 160,

[6] Winkleby, M. A., D. E. Jatulis, E. Frank, S. P. Fortmann. Socioeconomic status and health: how education, income, and occupation contribute to risk factors for cardiovascular disease, Am J Public Health, 82(6), 1992, p. 816 à 820.

[7] Dryfoos, J. G. Adolescents at risk: Prevalence and prevention, Oxford University Press, New York, 1990.

[8] Dryfoos, J.G. 1990.

[9] Nilsson, P. M., S. E. Johansson et J. Sundquist. « Low educational status is a risk factor for mortality among diabetic people », Diabetic Medicine, 15(3), 1998, p. 213 à 219.

[10] Dryfoos, J.G. 1990.

[11] Liem, J. H., C. O. Dillon et S. Gore. Mental Health Consequences Associated with Dropping out of High School, document présenté à l’occasion de la conférence annuelle de l’American Psychological Association, San Francisco, Californie, du 24 au 28 août 2001.

[12] Mirowsky, J., et C. E. Ross. « Education, Personal Control, Lifestyle and Health: A Human Capital Hypothesis », Research on Aging, 20(4), 1998, p. 415 à 449.

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[16] Dryfoos, J. G. Adolescents at risk: Prevalence and prevention, Oxford University Press, New York, 1990.

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[18] Ungerleider, C., et T. Burns. The State and Quality of Canadian Public Elementary and Secondary Education, document et présentation tirés de la conférence intitulée The Social Determinants of Health across the Life-Span, Toronto, novembre 2002.

[19] Levine, J. A., C. R. Emery et H. Pollack. « The well-being of children born to teen mothers », J Marriage Fam, 69, 2007, p. 105 à 122.

[20] Healey, K., D. Foley et K. Walsh. « Families affected by the imprisonment of a parent. Towards restorative practices », Children Australia, volume 26, no 1, 2001, p. 12 à 19.

[21] Ungerleider, C., et T. Burns. 2002.

[22] Oreopoulos, P. « Estimating average and local average treatment effects of education when compulsory schooling laws really matter », American Economic Review, 96(1), 2006, p. 152 à 175.

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[30] Fry, R. Hispanic youth dropping out of U.S. schools: Measuring the challenge. Washington, Pew Hispanic Center, 2003.

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[32] McMillan, J., et G. N. Marks. School leavers in Australia: Profiles and pathways, publié par l’Australian Council for Educational Research Ltd, 2003. [Accessible à www.acer.edu.au/research/projects/lsay/ research.html] (consulté le 4 février 2007).

[33] Llagas, C. Status and Trends in the Education of Hispanics, no NCES 2003-008, Département de l’Éducation des États-Unis Washington, National Center for Education Statistics, 2003.

[34] Sum, A., I. Khatiwada, N. Pond, M. Trub ‘skyy, N. Fogg et S. Palma. Left Behind in the Labor Market: Labor Market Problems of the Nation’s Out-of-School, Young Adult Populations, préparé pour le compte de l’Alternative Schools Network., Center for Labor Market Studies, Northeastern University, Boston, 2002. (consulté le 10 avril 2006).

[35] Bowlby, G. Taux de décrochage provinciaux – Tendances et conséquences, Statistique Canada, 2005.