Lessons in Learning

Jouets éducatifs : Apprendre à jouer ou jouer pour apprendre?

Bon nombre de parents sont attirés par les jouets éducatifs, surtout ceux qui espèrent favoriser un sain développement de leurs enfants et encourager l’apprentissage par le jeu. Il existe sur le marché un large éventail de jouets dits « éducatifs », comme les tapis de jeux et les aimants de réfrigérateurs visant à stimuler l’apprentissage du langage, les jouets en peluche censés cultiver la notion des chiffres, les tables de jeu interactives conçues pour enseigner les habiletés motrices et le bilinguisme ainsi que les vidéos ayant pour but de stimuler la logique et la capacité de raisonner. Bien que ce créneau foisonne de produits, peu de fabricants ont en fait présenté des éléments probants venant appuyer leurs allégations.

Que nous apprennent les données probantes sur la valeur éducative des jouets dits éducatifs?

Jouets intellectuels

Depuis des décennies, les fabricants de jouets vendent leurs produits en prétendant (directement ou indirectement) qu’ils peuvent aider les enfants à apprendre à parler, à calculer et à résoudre des problèmes. Déjà en 1974, un examen de la recherche réalisé par l’Office of Education des États-Unis n’avait réuni aucun élément probant confirmant que les jouets éducatifs stimulaient effectivement le développement intellectuel ou offraient un environnement particulièrement enrichi[1].

Plus récemment, des spécialistes du marketing au fait des derniers développements dans le domaine de la recherche sur le cerveau ont prétendu que les jouets éducatifs stimulent le développement neural[2]. Nombre de parents se laissent influencer par de telles affirmations et croient que les vidéos, les émissions de télévision et les jeux informatiques éducatifs jouent un rôle important dans le développement intellectuel de leurs enfants[3], [4]. Ces parents déclarent acheter ces jouets même s’ils ne sont pas convaincus de la véracité des allégations selon lesquelles les jouets reposeraient sur des conclusions de recherches[5].

De multiples lignes convergentes de données scientifiques indiquent que le cerveau humain subit d’importantes transformations pendant les premières années de la vie[6]. En fait, il quadruple, voire quintuple, de grosseur entre la naissance et l’adolescence en raison de la croissance des connexions (ou synapses) entre les neurones et l’isolant (la myéline), qui permet la transmission rapide des impulsions entre les neurones[7], [8]. L’environnement ainsi que les occasions d’apprentissage ont une incidence sur ce processus[9], [10]. Le développement neural est naturellement suivi d’un élagage synaptique, c’est-à-dire d’une baisse des connexions neurales pendant le développement. Ce phénomène découlerait de la création de réseaux plus efficaces d’activité cérébrale favorisée par les expériences d’apprentissage[11].

L’incidence des expériences d’apprentissage sur le processus de croissance du cerveau et d’élagage synaptique ayant été démontrée, on peut donc dire qu’il existe une certaine base factuelle à la contribution des jouets éducatifs sur le développement du cerveau. Par contre, les revendications voulant que les jouets éducatifs offrent des occasions d’apprentissage uniques demeurent dans les grandes lignes non fondées.

Les jouets peuvent-ils être éducatifs?

Si quelques études ont révélé un lien entre certains jouets et le développement de compétences améliorées, elles ne démontrent pas clairement que les jouets en question contribuent réellement au perfectionnement de ces compétences. Selon une étude menée en 2001 auprès d’élèves de la maternelle par exemple, les jeux vidéo Lightspan (une série de jeux éducatifs conçus pour la console Playstation de Sony à la fin des années 1990) auraient contribué à de meilleurs rendements en orthographe et en lecture chez les enfants de cinq et six ans[12]. Par contre, les enfants qui ont participé à l’étude devaient jouer avec leurs camarades et leurs parents près de sept heures par semaine pendant plus de 11 semaines. Il est donc difficile de dire si ce sont les jeux ou les heures passées à jouer avec les amis et les parents qui ont donné ces résultats.

Les jeux de construction, comme les modèles à assembler et les Lego, exigent une certaine habileté visuo-spatiale et auraient la capacité de renforcer les aptitudes spatiales. Aucune étude n’a cependant démontré que ces jeux sont effectivement la cause d’une aptitude spatiale plus développée chez les enfants[13], [14]. Il faut savoir que les enfants qui aiment les jeux qui exigent de solides habiletés visuo-spatiales possèdent déjà ces habiletés et sont attirés par des jouets ou des jeux qui y font appel.

Si les DVD et les vidéos, comme la populaire série Baby Einstein, offrent des expériences d’apprentissage aux jeunes enfants, la recherche a révélé que cet apprentissage ne peut concurrencer avec les expériences réelles. Les chercheurs désignent ce phénomène sous le nom de déficit vidéo[15]. Ils ont par exemple montré que les enfants de 15 à 24 mois apprennent de nouveaux mots plus rapidement et plus facilement lorsqu’ils interagissent avec des adultes que lorsqu’ils regardent la télévision[16].

Les enfants possèdent dès la naissance la capacité de distinguer les sons dans toutes les langues, mais perdent leur sensibilité aux langues étrangères à mesure qu’ils se concentrent sur les sons de leur langue maternelle. Certains jeux éducatifs ont misé sur ces constatations en présentant des mots étrangers aux enfants dans le but de préserver leurs habiletés précoces. Des recherches ont toutefois révélé l’inefficacité de l’exposition passive des enfants à des sons étrangers[17]. Par exemple, les enfants de familles anglophones peuvent apprendre à reconnaître des sons mandarins en interagissant avec des adultes qui parlent cette langue, mais non en écoutant des DVD en mandarin[18].

Selon des recherches actuelles, si les jeux éducatifs peuvent faciliter l’apprentissage, ils ne sont pas aussi efficaces que les expériences d’apprentissage réelles dans lesquelles les enfants interagissent avec des adultes et d’autres enfants. Qui plus est, certains chercheurs ont exprimé des inquiétudes à l’idée que les jeux puissent nuire à l’apprentissage, car ils découragent le jeu libre, limitent la spontanéité et peuvent même aller jusqu’à remplacer les interactions avec les parents[19].

Les données probantes relatives aux éventuels effets négatifs des jouets éducatifs ne sont pas plus nombreuses que celles relatives aux avantages de ces jouets. Des études ont par exemple montré que les enfants qui regardent la télévision avant l’âge de trois ans sont plus susceptibles d’avoir des problèmes d’attention en grandissant[20]. D’autres études ont toutefois conclu que le fait d’écouter des émissions éducatives à ce jeune âge n’est pas nécessairement associé au développement ultérieur de problèmes d’attention[21]. De même, l’écoute de DVD éducatifs par les très jeunes enfants (de 8 à 16 mois) pourrait occasionner des problèmes d’apprentissage du langage, sans toutefois qu’un lien de cause ait été établi[22].

Une autre recherche a montré que les émissions éducatives (comme Teletubbies, Barney and Friends, Sesame Street) nuiraient à l’acquisition du vocabulaire et du langage expressif chez les enfants de 30 mois, alors que d’autres émissions (Dora the Explorer, Blue’s Clues, Arthur) donneraient de meilleurs résultats. Comme cette recherche ne tenait pas compte des différences préexistantes entre les enfants, il est difficile de dire si le contenu des émissions ou d’autres facteurs non apparentés contribuent aux écarts en matière de compétences linguistiques[23].

Le fossé entre la recherche et le grand public

Nous en avons beaucoup appris au cours des dernières années sur le développement du cerveau à l’enfance. Il importe toutefois de souligner que les conclusions de ces recherches sont souvent faussement interprétées, surgénéralisées et mal utilisées lorsqu’elles arrivent aux oreilles du grand public. Dans le domaine de la science, l’objectif consiste à tabler progressivement sur les connaissances existantes afin de créer un corpus de connaissances qui passera le test de l’étude critique. Les médias populaires, de leur côté, sont continuellement à l’affût de nouvelles inusitées de nature pratique et pertinente[24]. S’ils parviennent ainsi à attirer l’attention du public, ils négligent trop souvent d’expliquer les complexités et contraintes de la recherche scientifique.

Au cours des dernières décennies, les médias populaires se sont emparés des conclusions de recherche en neurosciences et ont publié des articles qui n’étaient pas exactement fondés sur la science. Prenons l’exemple du cerveau humain qui, entre la naissance et l’âge de trois ans, se développe à un rythme accéléré[25]. Cette constatation a été interprétée à tort comme signifiant que les trois premières années de la vie constituent une étape cruciale du développement du cerveau, pendant laquelle l’enfant doit acquérir le plus d’expériences d’apprentissage possible[26].

Les stratégies de marketing des jeux éducatifs ont tiré profit du désir des parents d’offrir à leurs enfants le meilleur environnement possible en leur présentant des idées liées au domaine de la neuroscience. Leurs argumentaires sautaient toutefois à des conclusions qui ne sont pas nécessairement appuyées par la science. D’une part, des recherches scientifiques ont révélé que les enfants doivent vivre certaines expériences (interactions sociales, stimulation visuelle par exemple) pour se développer normalement. Des études indiquent également que les expériences précoces peuvent contribuer au répertoire de l’enfant (c’est-à-dire des compétences linguistiques supplémentaires)[27]. D’autre part, aucun ensemble de données probantes ne vient appuyer l’hypothèse voulant que les expériences additionnelles sous forme de jeux éducatifs favorisent un développement extraordinaire.

Déformation de la vérité neuroscientifique

Des chercheurs ont montré il y a quelques années que l’expérience pouvait avoir des effets neuronaux durables sur les jeunes chouettes. On leur a fait porter des lunettes spéciales qui leur donnaient l’illusion que des objets situés sur leur gauche étaient droit devant elles. Leur cerveau s’est adapté et les connexions neurales qui se sont formées ont permis aux oiseaux d’attraper une proie au bon endroit[28]. Ces nouvelles connexions sont demeurées, même une fois les lunettes enlevées, et étaient réactivées lorsqu’on remettait les lunettes aux oiseaux alors qu’ils étaient adultes.

L’étude a été citée dans les médias afin d’illustrer l’hypothèse que les jeux éducatifs peuvent stimuler la création de nouvelles connexions cérébrales qui serviront plus tard dans la vie[29], [30]. L’étude ne prétendait toutefois pas que ses conclusions pouvaient s’appliquer aux humains, aux jeux éducatifs ou à diverses aptitudes cognitives, sensorielles ou motrices chez l’humain, ou que ces connexions avaient une quelconque utilité en dehors du contexte particulier de la recherche (à savoir le déplacement de la vision).

Leçons en apprentissage

Ne prenez pas à la lettre les revendications des fabricants au sujet des jouets éducatifs

Avec ou sans données probantes, la notion selon laquelle les jeux éducatifs sont fondés sur des recherches cérébrales et offrent d’importants avantages en matière d’apprentissage persiste. Les parents doivent savoir que peu d’éléments probants viennent appuyer les éventuels liens entre jeux éducatifs et développement intellectuel.

Choisissez des jouets qui encouragent l’exploration active

Les enfants sont naturellement portés à explorer leur environnement quotidien. Pour encourager cette activité, les parents peuvent donner à leurs enfants des jouets non structurés (des balles, des blocs, de la pâte à modeler par exemple) qui peuvent être manipulés ou assemblés de différentes façons. Les enfants apprennent par le jeu comment le monde fonctionne, y compris les liens de cause à effet[31], [32]. Les études ont révélé que les jeux qui présentent des liens de cause à effet ambigus encouragent l’exploration chez l’enfant.

Dans une étude par exemple, deux jouets-surprises ont été présentés à des enfants d’âge préscolaire. Le lien entre les différents leviers et les poupées qui apparaissaient était évident sur un jouet, mais pas sur l’autre. Les enfants ont passé plus de temps à explorer le jouet plus complexe, ce qui suggère qu’ils étaient plus motivés à découvrir la relation causale[33].

Pour encourager ce type d’exploration, l’accent ne devrait pas être mis sur le jouet en soi, mais sur la façon dont l’enfant interagit avec celui-ci. Les jouets moins structurés que les enfants peuvent explorer et avec lesquels ils peuvent jouer de différentes façons devraient être privilégiés aux jouets éducatifs qui ne peuvent être manipulés que de façons bien précises. L’auteure et psychologue du développement américaine de renom Kathy Hirsh-Pasek affirme que les jouets ne devraient pas commander l’enfant, mais au contraire que l’enfant devrait commander les jouets[34].

Choisissez des jouets qui stimulent l’imagination et le jeu de rôle

Durant leur deuxième année de vie, la plupart des enfants commencent à jouer à des jeux symboliques (jeux de simulation)[35], [36]. Dans ce type de jeux, ils font appel à leur imagination pour prétendre qu’un objet diffère de ce qu’il est en réalité. Par exemple, une banane devient un téléphone. Ils commencent aussi à jouer à des jeux de rôles, notamment en interprétant à leur façon une histoire ou un conte de fées. On a attribué aux jeux symboliques des avantages dans divers domaines, comme la littératie[37], la créativité[38], la mémoire[39], la coordination des points de vue[40] et la maîtrise de soi (la gestion des impulsions, des émotions, des pensées et des comportements)[41].

Pour favoriser ce type de jeux, les jouets doivent servir d’accessoires à l’imagination et permettre des utilisations plus imaginatives. Les accessoires doivent être plus réalistes dans le cas des jeunes enfants, alors que chez les enfants plus âgés, les accessoires aussi bien réalistes qu’abstraits stimuleront les jeux de simulation. Il a par exemple été démontré que les enfants de trois à cinq ans jouent plus facilement à des jeux symboliques avec des accessoires structurés (poupées, vaisselle, couverts) qu’avec des accessoires non structurés comme des bâtons, des feuilles ou des boîtes de carton. À cinq ou six ans, les enfants commencent à jouer à des jeux symboliques plus élaborés et utilisent des accessoires aussi bien structurés que non structurés[42].

Choisissez des jeux qui favorisent les interactions sociales

Les recherches montrent que jouer avec d’autres enfants et avec des adultes présente de sérieux avantages pour le développement de l’enfant. Cela lui permet en effet d’acquérir les compétences nécessaires pour coopérer et adopter des comportements socialement acceptables, comme attendre son tour et résister à l’impulsion de prendre un jouet à un autre enfant, ainsi que pour apprendre à gérer ses propres émotions négatives[43]. Ces aptitudes de maîtrise de soi sont essentielles, car elles permettent à l’enfant de faire des choix, d’appliquer des processus cognitifs complexes et d’acquérir les habiletés sociales dont il aura besoin à l’école.

Il importe donc que les parents choisissent des jouets à partager, c’est-à-dire avec lesquels plusieurs enfants peuvent jouer. Certains jouets éducatifs se disent interactifs parce qu’ils diffusent des messages quand l’enfant appuie sur des boutons. Ces jouets ne peuvent toutefois pas remplacer les interactions sociales complexes qui ont lieu lorsqu’un enfant doit partager ses jouets.

Impliquez-vous dans l’utilisation que vos enfants font des jeux vidéo, de la télévision et des DVD

Les recherches ont montré que les expériences personnelles avec d’autres constituent la meilleure façon pour un enfant d’apprendre et d’acquérir de nouvelles compétences[44]. Au chapitre de l’apprentissage d’une langue par exemple, les interactions avec un adulte réel qui parle et joue avec l’enfant dans la langue en question contribuent davantage au développement de l’enfant que les jouets conçus à cette fin[45].

Dans notre monde axé sur les médias, les enfants sont susceptibles de passer beaucoup de temps à jouer à des jeux vidéo et à regarder des DVD ou la télévision. Les enfants apprennent plus facilement lorsque les parents interagissent avec eux à propos du contenu des DVD ou des émissions que s’ils les regardent seuls[46].

Conclusion

Si un grand nombre de recherches montrent que le cerveau des enfants passe par une période de développement rapide dans laquelle l’apprentissage et l’expérience jouent un rôle majeur, peu d’entre elles confirment que les jouets dits éducatifs peuvent stimuler ce développement chez l’enfant. De même, de nombreuses recherches soulignent l’importance du jeu libre et des interactions sociales. Les parents devraient offrir à leurs enfants des jouets qui favorisent le jeu libre, stimulent l’imagination et encouragent les interactions sociales.


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