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Mensonge et tricherie : prendre en main la croissance de la malhonnêteté scolaire
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Depuis leur arrivée dans les kiosques à journaux il y plus de 75 ans, les bandes dessinées (ou bédés) ont été mises au banc des accusés d’une foule de fléaux sociaux – de la turpitude morale à la délinquance juvénile – et ont fait l’objet de mépris et même de censure. Au cours des dernières années, elles ont toutefois acquis un niveau sans précédent de reconnaissance : superproductions hollywoodiennes, liste des best-sellers (en tant que roman illustré, c’est-à-dire bédé pour adultes) et honneurs littéraires allant du prix Pulitzer (pour Maus d’Art Spiegelman) au prix du Premier livre du Guardian (pour Jimmy Corrigan de Chris Ware).
Les bédés et les romans illustrés ont-ils vraiment réussi à se défaire d’une image associée à la culture de masse? Et si oui, peuvent-ils jouer un rôle positif dans le développement de la compréhension de textes suivis chez les jeunes lecteurs?
Des recherches montrent que les garçons sont généralement moins portés sur la lecture que les filles et que, lorsqu'ils s'y adonnent, ils préfèrent le genre fantastique, les ouvrages généraux et les bédés, une tendance qui pourrait contribuer à améliorer les niveaux de littératie.
Les filles ont généralement une longueur d’avance sur les garçons au chapitre des capacités en lecture, une constatation que les plus récentes recherches à grande échelle confirment. En 2007, le Programme pancanadien d’évaluation du Conseil des ministres de l’Éducation du Canada a en effet révélé que les filles de 13 ans dépassent les garçons de 23 points (les filles se classant en moyenne au 55e percentile et les garçons, au 46e percentile)[1]. De même, selon le Programme international pour le suivi des acquis des élèves (PISA) de 2006, les Canadiennes de 15 ans ont obtenu 32 points de plus que les garçons en lecture (les filles se situant en moyenne au 67e percentile et les garçons, au 54e percentile)[2].
Les chercheurs ont également constaté que les garçons ne tirent pas le même plaisir de la lecture que les filles. Une étude réalisée en 2000 auprès d’étudiants canadiens montre en effet que près d’un tiers (32 %) des filles de 13 ans aiment « beaucoup » lire, contre à peine 17 % pour les garçons du même âge[3]. Toujours selon cette étude, le plaisir de lire semble croître avec l’âge chez les filles tandis que, chez les garçons, on observe la tendance inverse. À 16 ans, 35 % des filles ont indiqué aimer « beaucoup » lire, contre 16 % pour les garçons du même âge.
Les filles semblent également passer plus de temps à lire pour le plaisir de lire que les garçons. Près des trois quarts (73 %) des filles de 13 ans disent passer au moins 15 minutes par jour à lire pour le plaisir ou par intérêt général, alors que ce taux est d’à peine un peu plus de la moitié (51 %) chez les garçons de 13 ans. Les résultats baissent toutefois aussi bien chez les filles que les garçons dès l’âge de 16 ans, mais l’écart entre les sexes demeure : 58 % des filles de 16 ans disent lire pour le plaisir ou par intérêt général, contre 46 % pour les garçons.
L’absence de plaisir de lire peut contribuer à la persistance de difficultés en lecture et à un écart accru entre les lecteurs qui réussissent bien et ceux qui éprouvent des difficultés. Les jeunes qui n’aiment pas lire sont exposés à moins de mots écrits que leurs pairs qui apprennent à un rythme normal. Cette exposition permet habituellement aux enfants de développer leur capacité de lecture et donc la compréhension de textes. D’un autre côté, un manque d’exposition aux mots aggrave les lacunes des lecteurs qui éprouvent des difficultés[4].
Des recherches laissent suggérer que les garçons manifestent moins d’intérêt pour la lecture que les filles parce que les bibliothèques scolaires et les livres de classe ne tiennent pas compte de leurs préférences[5], [6]. Les garçons sont plus intéressés par les ouvrages généraux et scientifiques ainsi que par les textes informatifs et les guides pratiques[7], [8], [9], [10]. Ils préfèrent également le genre fantastique, les livres d’aventure et les histoires d’horreur ou de mauvais goût ainsi que les livres sur les loisirs ou les activités qu’ils aiment ou aimeraient pratiquer[11].
Les garçons ont également tendance à préférer les médias visuels comme les sites Internet, les journaux et les magazines qui parlent de sport, d’électronique et de jeux vidéo[12], [13]. Si les garçons ont une prédilection pour un type de livres en particulier, ces genres et ces médias sont habituellement sous-représentés ou carrément absents des bibliothèques scolaires, les enseignants et bibliothécaires les jugeant souvent inappropriés[14], [15], [16].
Les bandes dessinées illustrent bien cette problématique[17], [18], [19], [20]. Selon l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), les bédés constituent le deuxième choix de lecture privilégié des garçons, après les journaux et les magazines[21]. Au primaire, la proportion de garçons qui lisent des bédés passe de 69 à 75 %, alors qu’elle chute de 60 à 50 % chez les filles[22].
Malgré leur popularité auprès des jeunes lecteurs, les éducateurs considèrent encore les bédés comme des lectures inappropriées et qualifiées d’ouvrages jetables de piètre qualité[23]. Certains de ces mythes persistants pourraient être le résultat d’associations négatives dont le genre continue d’être affligé.
Un des mythes courants relatifs aux bédés est qu’elles pourraient prendre la place d’autres genres. Les recherches montrent cependant que cette inquiétude n’est pas fondée. Les garçons qui lisent régulièrement des bédés tendent aussi à se tourner davantage vers l’écrit et éprouvent en général plus de plaisir à lire que les garçons qui ne sont pas des lecteurs de bédés[24]. En fait, certaines données probantes défendent l’hypothèse que les bédés sont en quelque sorte une passerelle vers d’autres genres littéraires. Des chercheurs soutiennent par exemple que le langage des bédés peut aider les jeunes à faire la transition d’une langue courante vers un langage écrit plus formel[25].
Un autre mythe populaire veut que les éléments visuels des bédés rendent celles-ci plus appropriées pour les lecteurs immatures. En fait, les bédés peuvent aider les lecteurs à développer leurs capacités en matière de littératie et de langage. La profusion d’illustrations oblige en effet le lecteur à développer deux types de littératie : la littératie visuelle et la littératie liée aux bandes dessinées. La littératie visuelle est la capacité d’interpréter le sens de diverses illustrations[26]. Elle englobe tous les processus qui permettent de reconnaître une image et d’y réagir ainsi que toutes les pensées nécessaires pour construire et manipuler une image. La littératie liée aux bandes dessinées désigne la capacité de comprendre une séquence d’événements ou d’images, d’interpréter les gestes non verbaux des personnages, de discerner l’intrigue et de tirer des conclusions[27].
Les bédés permettent aux enfants de développer bon nombre des mêmes habiletés que les livres textuels, notamment faire le lien entre l’histoire et leurs propres expériences, prédire ce qu’il va arriver et déduire ce qui se passe entre chaque vignette. La bédé peut aider les enfants à comprendre ce qui est imprimé sur papier avant même qu’ils ne soient prêts à lire, ainsi qu’à suivre de gauche à droite et de haut en bas, à interpréter les symboles et à suivre la séquence des événements[28].
Il a été démontré que les bédés peuvent être utiles aux lecteurs débutants, la concision rendant le langage plus facile à gérer[29]. Les bandes dessinées permettent aux enfants d’élargir leur vocabulaire en plaçant les mots dans des contextes auxquels ils ne sont habituellement pas exposés[30]. Les lecteurs débutants apprennent également des éléments d’histoire en lisant des bédés. Comme les romans, les bédés ont un début, un milieu et une fin, des personnages qui évoluent au gré des conflits et un apogée. Les bédés introduisent ainsi les concepts de structure narrative et de développement des personnages[31].
Elles peuvent aussi aider à améliorer la capacité à lire chez les apprenants d’une langue seconde, car les illustrations fournissent des indicateurs contextuels de la signification du texte et parce que le langage est celui de l’action[32].
Les bédés peuvent aussi aider les enfants qui éprouvent des difficultés d’apprentissage et de lecture[33]. Les recherches révèlent comment certaines caractéristiques des bédés sont souvent bénéfiques pour les personnes souffrant de dyslexie ou de difficultés semblables, grâce notamment à la disposition de gauche à droite des vignettes et à l’utilisation des majuscules, de symboles et du contexte pour faciliter la compréhension. De même, les recherches montrent que les apprenants qui savent lire et ceux qui éprouvent des difficultés sont également attirés par les bédés[34].
Les éducateurs comprennent de plus en plus les avantages que présentent les bandes dessinées pour former et motiver les lecteurs précoces. De nombreuses ressources ayant vu le jour au cours des dernières années promettent de tirer profit de ce potentiel.
Le Comic Book Project est un projet d’apprentissage et de littératie fondé sur les arts. Il a été conçu par un chercheur en éducation de la ville de New York afin d’aider les enfants à renforcer leur niveau de littératie en écrivant, dessinant et publiant leurs propres bandes dessinées. Créé en 2001, le programme encourage les élèves à décrire au moyen de mots et de dessins leurs expériences personnelles et leurs intérêts, et par le fait même à participer au processus d’apprentissage. De même, le genre graphique permet aux apprenants visuels, aux personnes qui ont des difficultés à écrire ainsi qu’aux apprenants d’une langue seconde de se baser sur l’aspect visuel des bédés pour faire le lien entre ce qu’ils écrivent et ce qu’ils dessinent.
Les bédés offrent d’énormes possibilités en ce qui a trait à la présentation de questions complexes sous forme de texte lisible. Il s’agit d’une ressource inestimable d’enseignement de sujets comme les sciences et les études sociales. Le laboratoire expérimental de Rothamsted par exemple a publié Science Stories, une série de bédés mettant en vedette des scientifiques du monde réel dont les travaux servent de trame de fond à des histoires accrocheuses.
L’organisation américaine sans but lucratif Kids Love Comics, qui regroupe des bédéistes professionnels et des bédéphiles, a pour mission de promouvoir la bande dessinée ainsi que sa valeur en tant qu’outil pédagogique. L’organisation travaille aussi à s’assurer que les enfants et leurs parents ont accès à des bédés de qualité adaptées à leur âge.
Malgré leur passé controversé, les bédés sont aujourd’hui un élément omniprésent et indéniable de la culture populaire. Nul doute qu’elles attirent les jeunes lecteurs, et surtout les garçons, qui sont souvent réfractaires à la lecture. Si les bédés n’ont pas été prises au sérieux dans le passé, les chercheurs commencent à s’intéresser au rôle qu’elles jouent dans l’apprentissage et l’enseignement, et ont montré leur utilité dans divers contextes[35], [36].
Au cours des dernières années, le nombre de bandes dessinées et de romans illustrés a augmenté à un rythme fulgurant, rendant de plus en plus ardue la tâche de dénicher un livre de qualité adapté à l'âge de l'enfant. La liste de lectures recommandées pour jeunes garçons (et jeunes filles) présentée ci-dessous comporte certaines des bédés les plus populaires chez les enfants des pays francophones. Elle a été compilée à l'aide de sites Web répertoriant les bédés classiques françaises les plus reconnues par les artistes, éditeurs et amateurs de bédés.
Tintin de Hergé, 1929
Tintin est sans doute la série de bédé la mieux dessinée de tous les temps. Une des plus populaires dans le milieu des romans illustrés, cette bédé créée en 1929 par George Remi (RG, qui donna Hergé) a influencé la majorité des artistes qui ont suivi. Chaque épisode raconte les aventures du jeune journaliste Tintin accompagné de son meilleur ami Milou, alors qu'ils errent d'une région du globe à l'autre.
Astérix de René Goscinny et Albert Uderzo, 1961
Une grande majorité des enfants francophones au Canada connaissent les aventures d'Astérix et Obélix, deux résidents d'un village gaulois qui résiste encore et toujours à l'envahisseur de Rome, Jules César. Cette résistance est rendue possible à l'aide d'une potion magique d'invincibilité concoctée par leur druide Panoramix. Cette série continue d'être publiée aujourd'hui.
Blake et Mortimer de Edgar Pierre Jacobs, 1946
La série Blake et Mortimer dessinée par Jacobs, contemporain et ami de l'artiste et rédacteur Hergé, est un mélange judicieux du fantastique et de l'aventure policière. Cette série illustrée en ligne claire a conquis de nombreux adeptes de la bédé dès son premier épisode.
Spirou et Fantasio de Robert Velter (Rob-Vel), Joseph Gillain (Jigé), et maints artistes, 1938
À chaque épisode de cette série, Spirou et Fantasio, deux reporters et amis, vivent des aventures autant cocasses que fantastiques. Cette publication est devenue l'une des bandes dessinées les plus populaires, à l'instar des classiques tels Astérix et Tintin. Cependant, contrairement à cette dernière série, de nouveaux épisodes continuent d'être publiés aujourd'hui. Créée par Robert Velter, elle est une des seules bédés qui appartient à la maison d'édition qui l'a d'abord publiée. La bédé a donc été signée de la plume de maints artistes tels Jigé et André Franquin.
Gaston Lagaffe, André Franquin, 1957
Cette série met en vedette Gaston Lagaffe, adolescent paresseux et indolent, remarquable par l'astuce de ses plans saugrenus mis sur pied afin d'éviter d'avoir à travailler. Dérivé de Spirou et Fantasio, Gaston devient le personnage principal de sa propre série est gagne en popularité depuis ce jour.
[1] Conseil des ministres de l’Éducation du Canada. PCAP-13 2007: Report on the Assessment of 13-Year-Olds in Reading, Mathematics, and Science, Toronto (Ontario), 2008. (Version française accessible sous le titre PPCE-13 2007 : Rapport de l’évaluation des élèves de 13 ans en lecture, mathématiques et sciences)
[2] Ressources humaines et Développement social Canada, Conseil des ministres de l’Éducation Canada et Statistique Canada. Measuring up: Canadian Results of the OECD PISA Study. The Performance of Canada’s Youth in Science, Reading and Mathematics. 2006 First Results for Canadians aged 15, Ottawa (Ontario), ministère de l’Industrie, 2007. (Version française accessible sous le titre À la hauteur : Résultats canadiens de l’étude PISA de l’OCDE – La performance des jeunes du Canada en sciences, en lecture et en mathématiques)
[3] Gambell, T., et D. Hunter. « Surveying gender differences in Canadian school literacy », Journal of Curriculum Studies, vol. 32, no 5, 2000, p. 689–719.
[4] Torgesen, J.K., R.K. Wagner, C.A. Rashotte, A.W. Alexander et T. Conway. « Preventative and remedial interventions for children with severe reading disabilities », Learning Disabilities: A Multi-Disciplinary Journal, no 8, 1997, p. 51–62.
[5] St. Jarre, K.R. « Don’t blame the boys: We’re giving them girly books », English Journal, no 97, 2008, p. 15–16.
[6] Doiron, R. « Boy books, girl books », Teacher Librarian, no 30, 2003, p. 14–16.
[7] Gambell, T., et D. Hunter. « Surveying gender differences in Canadian school literacy ».
[8] Sullivan, M. « Why Johnny won’t read », School Library Journal, 2004.
[9] Jones, P., et D. Cartwright Fiorelli. « Overcoming the obstacle course: Teenage boys and reading », Teacher Librarian, no 30, 2003, p. 9–13.
[10] Doiron, R. « Boy books, girl books ».
[11] Jones, P., et D Cartwright Fiorelli. « Overcoming the obstacle course: Teenage boys and reading ».
[12] Asselin, M. « Bridging the gap between learning to be male and learning to read », Teacher Librarian, no 30, 2003, p. 53–54.
[13] Cox, R.E. « From Boy’s Life to Thrasher: Boys and magazines. Teacher Librarian, 30, 2003, p. 25–26.
[14] Worthy, J., M. Moorman et M. Turner. « What Johnny likes to read is hard to find in school », Reading Research Quarterly, no 34,1999, p. 12–27.
[15] Sullivan, M. « Why Johnny won’t read ».
[16] Jones, P., et D. Cartwright Fiorelli. « Overcoming the obstacle course: Teenage boys and reading.
[17] Gambell, T., et D. Hunter. « Surveying gender differences in Canadian school literacy ».
[18] Jones, P., et D. Cartwright Fiorelli. « Overcoming the obstacle course: Teenage boys and reading.
[19] Hall, C., et M. Coles. Children’s Reading Choices, Londres, Routledge, 1999.
[20] Millard, E. Differently Literate: the schooling of boys and girls, Londres, Falmer Press, 1997.
[21] Organisation de coopération et de développement économiques. « Girls read more than boys », OECD Observer, 2002.
[22] McKenna, M., D. Kear et R. Ellsworth. « Developmental trends in children’s use of print media: A national survey », National Reading Conference Yearbook, no 40, 1991, p. 319–324.
[23] Aleixo, P., C. Norris, « Comics, reading and primary aged children », Education and Health, 25,4, 2007.
[24] Ujiie, J., S. Krashen. « Comic book reading, reading enjoyment and pleasure among middle class and chapter 1 middle school students », Reading Improvements, no 33, 1996, p. 51–54.
[25] Krashen, S. The power of reading, Englewood, Colorado, Libraries Unlimited, 1993.
[26] Fenwick, Geoff. « The Beano-Dandy phenomenon » dans What’s in the picture? Responding to illustrations in picture book, Janet Evans, Londres, Paul Chapman, 1998, p. 132–145.
[27] Lyga, A.A.W. « Graphic novels for (really) young readers », School Library Journal, vol. 3, no 1, 2006.
[28] Edmunds, T. Why should kids read comics, 2006.
[29] Starr, L. (2004). Eek! Comics in the classroom!, 2004.
[30] Grant, S. Pow! Using comic books to get kids reading, 2006.
[31] Grant, S. Pow! Using comic books to get kids reading.
[32] Edmunds, T. Why should kids read comics?, 2006.
[33] Hallenbeck, P. « Remediating with comic strips », Journal of Learning Disabilities, no 9, 1976, p 11–5.
[34] Pustz, M.J. Comic book culture: Fanboys and true believers, Jackson, University Press of Mississippi, 1999.
[35] Burns, R. « Comics in the classroom », Exercise Exchange, no 45, 1999, p 31–32.
[36] Snyder E. « Teaching the sociology of sport: using a comic strip in the classroom ». Teaching Sociology, no 25, 1997, p 239–243.