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Aux yeux de la plupart des gens, les comportements agressifs pendant l’enfance sont prévisibles, et même acceptables. Pourtant, les enfants qui grandissent sans apprendre à maîtriser leur agressivité s’exposent à des difficultés, notamment à de mauvais résultats sur les plans scolaire et professionnel. Ils risquent même de sombrer dans la criminalité avec violence.
Bien qu’il soit établi que l’agressivité dépend en partie de facteurs génétiques et environnementaux, il est possible d’intervenir efficacement afin de prévenir non seulement celle-ci, mais aussi ses conséquences négatives.
Même si l’adolescence est souvent considérée comme la période où l’être humain est le plus enclin à l’agressivité[1], cette dernière surgit bien plus tôt dans l’existence. Des études ont établi que la plupart des enfants commencent à manifester des tendances agressives à peu près au moment où ils acquièrent la maîtrise de leurs membres.
Le taux d’agressivité du jeune enfant progresse peu à peu, pour atteindre un premier sommet vers l’âge de trois ans et demi, après quoi, il décroît[2], [3]. Au Canada, d’après les résultats de l’Étude longitudinale nationale sur les enfants et les jeunes, 83 % des enfants voient leur taux d’agressivité décliner progressivement entre 2 et 11 ans[4]. L’agressivité semble être une caractéristique normale de l’enfance, qui s’atténue au fil du processus de socialisation.
Même l’agressivité extrême peut être éliminée grâce à la socialisation ou à l’intervention des adultes. Par exemple, une récente étude portant sur des élèves de maternelle agressifs (ayant tendance à chercher la bagarre et à désobéir) a permis de constater que, une fois parvenus en cinquième année, la plupart d’entre eux avaient appris à maîtriser leur agressivité, rivalisant parfaitement avec leurs pairs en lecture et en mathématiques[5]. Il suffit que les enseignants réagissent de manière appropriée par rapport aux jeunes enfants turbulents et qu’ils les encouragent pour que leur comportement devienne peu à peu moins agressif, plus acceptable. L’agressivité de ces enfants se trouve ainsi jugulée, sans guère de conséquences à long terme.
Rejet parental : Absence ou refus de tendresse, d’amour ou d’affection de la part des parents à l’égard de leurs enfants.
Parentalité punitif : Le fait, pour les parents, de souvent hausser la voix ou même menacer de frapper leurs enfants, ou encore de ne pas pratiquer avec eux la résolution de problème.
Encouragement parental : Le fait, pour les parents, d’être fiers de leurs enfants, de leur dire des choses gentilles et de montrer qu’ils les apprécient.
Suivi parental : Le fait, pour les parents, de savoir où sont leurs enfants, avec qui ils sont, ce qu’ils font et le moment où ils rentreront à la maison.
Agressivité physique : Le fait de frapper, gifler, donner des coups de pieds, mordre, pousser, saisir, tirer, bousculer, battre, tordre les membres, etc.
Agressivité verbale : Emploi de mots hostiles destinés à insulter, menacer, mettre en colère ou intimider, souvent accompagné de gestes de menace et fréquemment suivi de manifestations d’agressivité physique.
Agressivité indirecte : Forme plus complexe d’agressivité consistant à tenter de blesser autrui en répandant des rumeurs sur son compte, de l’humilier, de le rabaisser ou de l’exclure d’un groupe.
Tremblay, R. E., J. Gervais et A. Petitclerc. Early Learning Prevents Youth Violence, Centres d’excellence pour le bien-être des enfants – Développement des jeunes enfants, 2008.(consulté le 19 février 2010).
Rohner, R. P., et A. Khaleque. Parental acceptance-rejection and life-span development: A universal perspective, 2002. Dans W. J. Lonner, D. L. Dinnel, S. A. Hayes et D. N. Sattler (dir.). Online Readings in Psychology and Culture, Bellingham (Washington), Center for Cross-Cultural Research, Western Washington University.
Institut canadien d’information sur la santé. Improving the Health of Canadians: Mental Health, Delinquency and Criminal Activity, Ottawa, ICIS, 2008.
L’agressivité peut devenir réellement un vrai problème chez les enfants qui n’apprennent pas à la maîtriser. Les études montrent qu’environ 5 à 10 % des enfants du primaire présentent des comportements agressifs; une fois adolescents ou adultes, ces sujets sont en outre beaucoup plus enclins à la violence physique[6].
Selon une étude longitudinale, les enfants de 8 à 10 ans qui présentent des taux d’agressivité considérablement plus élevés que la moyenne risquent davantage de sombrer dans la criminalité violente à l’âge adulte. De même, les risques de les voir devenir récidivistes, alcooliques et toxicomanes sont plus élevés[7].
L’éducation des enfants qui entrent à l’école sans avoir appris à maîtriser leur agressivité peut poser un certain nombre de défis. Les élèves aux prises avec des problèmes d’agressivité ont, en effet, souvent du mal à apprendre et à réussir[8]. Ils sont en outre moins enclins à participer en classe et risquent davantage de décrocher avant la fin du secondaire[9]. Leurs poussées d’agressivité peuvent perturber les études de leurs camarades et mettre en péril leur sécurité[10]. Enfin, il n’est pas toujours facile d’intégrer au sein d’une école des élèves aux comportements agressifs complexes et de répondre à leurs besoins sur le plan de l’apprentissage.
Selon les études longitudinales, les difficultés d’apprentissage auxquelles se heurtent les enfants agressifs peuvent perdurer à l’âge adulte. Portant sur 1 200 personnes (soit 856 vivant aux États-Unis et 369, en Finlande), une de ces études a ainsi montré que les individus les plus agressifs à l’âge de 8 ans présentaient à 30 ans une moindre réussite scolaire et à 40 ans une moindre réussite professionnelle[11].
Des facteurs génétiques et environnementaux contribuent à la persistance de l’agressivité chez les jeunes enfants. Certes, jusqu’à 50 % des variations du taux d’agressivité selon les individus peuvent s’expliquer par la génétique, mais le rôle de l’éducation parentale n’est pas à négliger[12]. Par exemple, le rejet parental et le parentage punitif (voir encadré) favorisent des taux d’agressivité supérieurs à la moyenne chez l’enfant, alors que, à l’inverse, l’encouragement et le suivi parentaux (voir encadré) semblent conduire à des taux inférieurs à la moyenne[13]. La combinaison de facteurs génétiques et environnementaux peut par ailleurs amplifier l’agressivité. Par exemple, le tempérament difficile inné d’un enfant peut conduire ses parents à réagir durement à son encontre, ce qui ne fait qu’alimenter son agressivité[14].
Parmi les facteurs environnementaux souvent considérés comme contribuant à l’agressivité chez les enfants et les jeunes, citons :
Selon les études, la moitié des enfants exposés à quatre ou plus de ces facteurs développent ensuite des problèmes d’agressivité[15].
Un autre facteur qui contribue à l’agressivité chez l’enfant réside dans ses relations avec ses pairs. Les enfants agressifs sont plus enclins à percevoir les actions des autres comme hostiles, ce qui nuit à la qualité de leurs relations avec leurs parents, leurs enseignants et leurs pairs[16]. Par ailleurs, les enfants rejetés par leurs pairs sont habituellement plus enclins à faire preuve d’agressivité que ceux qui parviennent à s’intégrer[17]. Le rejet d’un enfant par ses pairs renforce par ailleurs son agressivité à l’égard de tout le reste, ce qui le conduit à être encore plus rejeté et à se montrer encore plus agressif[18], [19], [20].
Enseigner aux parents comment lutter contre les facteurs qui favorisent les problèmes comportementaux, et ce, grâce à des techniques d’apprentissage social comme le renforcement positif, la négociation et la recherche de solutions autres que l’imposition de sanctions. Des séances de groupe permettent aux parents de s’initier à ces techniques.
Procurer aux parents les aptitudes d’écoute et de communication nécessaires pour comprendre les relations de leur enfant avec les autres enfants et les adultes.
Les programmes d’éducation parentale peuvent également aider les parents à :
amener l’enfant à acquérir de l’autonomie et à assumer ses actes[i].
[i] Gibbs, J., K. Liabo, J. Newbery et coll. Group-based parenting programs can reduce behaviour problems of children aged 3-12 years – What Works for Children group Evidence Nugget, 2003.
Les études montrent qu’il est possible de réduire fortement les comportements agressifs problématiques par l’enseignement de bonnes pratiques parentales. Parmi les formations qui visent à assurer une meilleure gestion des problèmes comportementaux à la maison et à l’école, l’une des plus répandues a pour nom Parent Management Training, ou « PMT » (voir encadré)[21].
Cette formation favorise les comportements positifs et à caractère social chez l’enfant grâce à l’adoption de pratiques disciplinaires appropriées et à l’établissement d’interactions sociales positives entre parents et enfants. Les parents apprennent comment utiliser des techniques de renforcement et de sanction adaptées au comportement de leur enfant. Ils apprennent également à agir de manière conséquente, à encourager les comportements appropriés et à mettre en œuvre diverses techniques visant à gérer les problèmes ultérieurs. D’après les études, cette formation renforce les aptitudes parentales, réduit les conflits au sein de la famille et atténue les problèmes comportementaux de l’enfant[22].
L’un des programmes dits « PMT » les plus connus a pour nom The Incredible Years. Comportant divers volets, ce programme vise à favoriser les comportements adaptatifs et à prévenir, atténuer et traiter les problèmes d’agressivité chez les bébés, les tout-petits, les jeunes enfants et les jeunes. Intégrant une série d’approches visant à la fois parents, enfants et enseignants, il s’appuie sur une théorie voulant que la résolution des programmes d’agressivité et de comportement passe par l’interaction des trois.
Les évaluations de ce programme à ce jour indiquent que les améliorations les plus importantes et durables ont été enregistrées chez les enfants dont la mère (ou la mère et l’enseignant) avait bénéficié, comme eux, du programme. La formation offerte aux enfants seulement n’est pas aussi efficace[23].
Pour réduire les déficits cognitifs qui mènent à l’agressivité, une grande variété de programmes d’apprentissage ont été mis au point. Ces programmes visent avant tout à enseigner aux enfants comment résoudre leurs problèmes interpersonnels ainsi qu’à renforcer leurs aptitudes sociales et leurs capacités d’adaptation. Fondés sur des approches sociocognitives, ils visent plus précisément à renforcer les aptitudes de l’enfant en matière de résolution de problèmes et à l’aider à gérer sa propre agressivité de manière à favoriser son intégration et son adaptation à la société. Les jeunes enfants qui ont bénéficié de ces programmes ont vu s’améliorer à la fois leurs capacités de résolution de problèmes et leurs relations avec leurs pairs[24].
I Can Problem Solve (ICPS) est un programme destiné aux élèves de quatre à 12 ans. Il s’est révélé particulièrement efficace auprès des sujets issus de milieux urbains défavorisés. Par une série de jeux et d’exercices, les enfants apprennent à cerner la nature d’un problème ainsi que les pensées, les sentiments ou les raisons qui sont à l’origine de leurs conflits interpersonnels. Ils apprennent également à trouver des solutions de rechange à leurs problèmes et à envisager les conséquences de ces solutions.
Les enfants apprennent en outre à réfléchir par eux-mêmes et à trouver leur propre façon de résoudre leurs problèmes interpersonnels. Pour renforcer leur sociabilité, ils sont invités à prendre conscience des émotions et des pensées qui les habitent et les conduisent à entrer en conflit avec leurs pairs.
Mis au point en 1969, le Good Behaviour Game, autrement dit le jeu du bon comportement, est pratiqué dans les classes de première et de deuxième année de l’ensemble des États-Unis. Son objectif est d’améliorer la gestion des classes. Les enfants sont encouragés à travailler ensemble afin que le bon comportement des uns pousse les autres à améliorer le leur. Les équipes qui affichent un comportement inapproprié pendant un cours sont sanctionnées par des points de pénalité. Au terme de la journée, un prix est remis à l’équipe gagnante. La réussite de ce jeu repose sur la participation de tous les élèves, y compris ceux qui n’ont pas de problèmes de comportement. Les études réalisées à ce jour montrent qu’il contribue à prévenir les problèmes comportementaux[25].
Bien qu’il soit normal pour les jeunes enfants de faire preuve d’agressivité, ceux-ci doivent ensuite apprendre à se comporter de manière plus appropriée en cas de conflit ou de frustration. S’ils n’y parviennent pas, l’agressivité s’inscrira dans leur registre comportemental, nuisant par la suite à leurs relations sociales et à leur réussite scolaire, puis professionnelle. Heureusement, les parents et les établissements d’enseignement peuvent compter sur une série de programmes prometteurs pour aider les enfants à maîtriser leur agressivité.
[1] Centre d’excellence pour le développement des jeunes enfants. Opinion Poll Regarding Aggression among Young Children in Canada, 2002. (consulté le 19 février 2010).
[2] Tremblay, R. E. « Decade of behaviour distinguished lecture: Development of physical aggression during infancy », Infant Mental Health Journal, no 25, 2004, p. 399-407.
[3] Alink, L. R. A., J. Mesman, J. Van Zeijl, M. N. Srolk, F. Juffer, H. M. Koot et coll. « The early childhood aggression curve: Development of physical aggression in 10- to 50-month-old children », Child Development, no 77, 2006, p. 954-966.
[4] Côté, S., T. Vaillancourt, J. C. LeBlanc, D. S. Nagin et R. E. Tremblay. « The development of physical aggression from toddlerhood to pre-adolescence: A nationwide longitudinal study of Canadian children », Journal of Abnormal Child Psychology, vol. 34, no 1, 2006, p. 71-85.
[5] Duncan, G. J., C. J. Dowsett, A. Claessens, K. Magnuson, A. C. Huston, P. Klebanov et coll. « School readiness and later achievement », Developmental Psychology, vol. 43, no 6, 2007, p. 1428-1446.
[6] Broidy, L. M., D. S. Nagin, R. E. Tremblay, B. Brame, K. Dodge, D. Fergusson, J. Horwood et coll. « Developmental trajectories of childhood disruptive behaviors and adolescent delinquency: a six-site, cross-national study », Developmental Psychology, vol. 39, no 2, 2003, p. 222-245.
[7] Farrington, D. P. « Childhood aggression and adult violence: Early precursors and later-life outcomes ». Dans Pepler, D. J., et K. H. Rubin (dir.). The Development and Treatment of Childhood Aggression, Hillsdale (New Jersey), Lawrence Erlbaum, 1991.
[8] Campbell, S. B, S. Spieker, M. Burchinal et M. D. Poe. « Trajectories of aggression from toddlerhood to age 9 predict academic and social functioning through age 12 », Journal of Child Psychology and Psychiatry, no 47, 2006, p. 791-800.
[9] Jimerson, S., B. Egeland, L. A. Sroufe et B. Carlson. « A prospective longitudinal study of high school dropouts examining multiple predictors across development », Journal of School Psychology, vol. 38, no 6, 2000, p. 525-549.
[10] Frick, J. « Developmental pathways to conduct disorder: implications for serving youth who show severe aggressive and antisocial behaviour », Psychology in the schools, vol. 41, no 8, 2004, p. 823-833.
[11] Dubow, E. F., L. R. Huesmann, P. Boxer, L. Pulkkinen et K. Kokko. « Middle childhood and adolescent contextual and personal predictors of adult educational and occupational outcomes: A meditational model in two countries », Developmental Psychology, no 42, 2006, p. 937-949.
[12] Miles, D. R., et G. Carey. « Genetic and environmental architecture of human aggression, Journal of Personality and Social Psychology, no 72, 1997, p. 207-217.
[13] Institut canadien d’information sur la santé. Improving the Health of Canadians: MentalHealth, Delinquency and Criminal Activity, Ottawa, ICIS, 2008.
[14] Martorell, G. A., et D. B. Bugental. Journal of Family Psychology, vol. 20, no 4, 2006, p. 641-647.
[15] Jenkins, J., et D. Keating. Risk and resilience in 6 and 10 year old children, Ressources humaines et développement des compétences Canada, 1998. (consulté le 15 février 2010).
[16] Offord, D., et K. Bennet. « Conduct disorder: Long-Term Outcomes and Intervention effectiveness », Journal of American Academic Child and Adolescent Psychiatry, vol. 33, no 8, 1994, p. 1069-1078.
[17] Cairns, R., B. Cairns, J. Gariépy et coll. « Social networks and aggressive behaviour: peer support or peer rejection? », Developmental Psychology, vol. 24, no 6, 1988, p. 815-823.
[18] Hay, D., et R. Loeber. « Key issues in the development of aggression and violence from childhood to early adulthood », Annual Review of Psychology, no 48, 1997, p. 371-410.
[19] Dishion, T., G. Patterson, M. Stoolmiller et M. Skinner. « Family, school, and behavioural antecedents to early adolescent involvement with antisocial peers », Developmental Psychology, no 27, 1991, p. 172-180.
[20] Keena, K., R. Loeber, M. Stouthhamer-Loeber et coll. « The influence of deviant peers on the development of boys’ disruptive and delinquent behaviour: a temporal analysis », Developmental Psychopathology, no 7, 1995, p. 715-726.
[21] Feldman, J., et A. Kazdin. « Parent management training for oppositional and conduct problem children », The Clinical Psychologist, vol. 48, no 4, 1995, p. 3-5.
[22] Hartman, R., S. Stage et C. Webster-Stratton. « A growth curve analysis of parent training outcomes: examining the influence of child risk factors (inattention, impulsivity, and hyperactivity problems), parental and family risk factors », Journal of Child Psychology, vol. 44, no 3, 2003, p. 338-398.
[23] Reid, M. J., C. Webster-Stratton et M. Hammond. « Follow up of children who received the Incredible Years intervention for oppositional defiant disorder: Maintenance and prediction of 2-year outcome », Behavior Therapy, no 34, 2003, p. 471-491.
[24] Offord, D., et K. Bennet. « Conduct disorder: Long-term outcomes and intervention effectiveness », Journal of American Academic Child and Adolescent Psychiatry, vol. 33, no 8, 1994, p. 1069-1078.
[25] Van Lier, P. A. C., B. O. Muthén, R. M. Van Der Sar et A. A. M. Crijnen. « Preventing disruptive behaviour in elementary schoolchildren: Impact of a universal, classroom based intervention », Journal of Consulting and Clinical Psychology, no 72, 2004, p. 467–478.