Récits d’EP

S’adapter au changement

L’importance d’une main-d’œuvre qualifiée et polyvalente en ces temps d’incertitude économique

Fredericton (Nouveau-Brunswick) – Avec ses cheveux rouges coupés court, ses nombreuses boucles d’oreilles et son chandail rose éclatant à capuchon, Shelley Jones ne détonne absolument pas au milieu des étudiants de premier cycle réunis dans un café sur le campus de l’Université St. Thomas.

À 39 ans, cette résidente de Fredericton au regard brillant n’est qu’à un semestre d’obtenir un baccalauréat en arts de cette université catholique fondée il y a 75 ans. Elle compte ensuite s’inscrire au nouveau programme de baccalauréat en service social offert par l’établissement.

Si tout va comme prévu, Shelley terminera le programme à la fin de 2010, à temps pour intégrer un marché du travail à court de travailleurs sociaux qualifiés.

« J’ai toujours pensé que je n’étais pas faite pour l’université, explique‑t‑elle. J’ai passé 19 ans à me dire que je n’y arriverais jamais. Mais quand j’ai pris la décision de plonger, j’ai eu comme une révélation. Tout s’est déroulé à la perfection. »

Le changement de carrière de Shelley – de travailleuse en soins à domicile gagnant le salaire minimum à diplômée universitaire aux perspectives d’avenir prometteuses – illustre parfaitement comment les apprenants et le secteur de l’enseignement postsecondaire au Canada peuvent réagir à la pénurie de main-d’œuvre.

Shelley Jones compte parmi les milliers d’adultes que le Conseil canadien sur l’apprentissage (CCA) considère comme un marché inexploité pour les établissements d’enseignement postsecondaire. Il ressort du rapport 2008‑2009 du CCA sur l’état de l’enseignement postsecondaire au Canada que les apprenants adultes représentent une source exceptionnelle de main-d’œuvre qualifiée et diplômée pour réapprovisionner le marché du travail, une main-d’œuvre susceptible d’aider le pays à traverser la récession mondiale actuelle.

Selon le rapport, le déclin du taux de natalité (et le départ à la retraite des baby‑boomers) entraîne une diminution du nombre de travailleurs disponibles, et les collèges, universités et écoles de métiers ne devraient pas limiter leurs activités de recrutement aux diplômés du secondaire.

En outre, des recherches indiquent que si les établissements d’enseignement postsecondaire n’offrent pas de nouvelles possibilités d’apprentissage aux adultes ainsi qu’aux étudiants sans emploi et à faible revenu, le Canada n’atteindra pas ses objectifs de croissance et ne réussira pas à conserver sa compétitivité sur la scène internationale.

Le parcours de Shelley Jones est un cas typique.

Il y a quatre ans, elle était au service d’une agence de placement pour soins à domicile et gagnait sept dollars l’heure à s’occuper d’un couple de personnes âgées gravement malades qui dépendaient entièrement d’elle. « Je n’étais pas à l’aise, dit‑elle. Leur vie était entre mes mains, mais je n’avais pas la formation nécessaire pour agir en cas d’urgence. C’était une trop grosse responsabilité. »

Elle a conservé son emploi jusqu’en 2005. Pendant qu’elle prenait des vacances bien méritées, la personne chargée de la remplacer administra par erreur trop de médicaments à un de ses clients, qui fut hospitalisé. La famille du vieillard a cessé de faire affaire avec l’agence et Shelley a vu son horaire diminuer de 37 heures par semaine à 12 heures seulement. Soudain, après deux décennies sur le marché du travail, elle n’arrivait plus à gagner sa vie.

« Ça a été une bonne chose en fin de compte, dit‑elle. Cette expérience m’a fait réaliser que je ne voulais pas racler les fonds de tiroir toute ma vie. Je voulais faire davantage pour les gens, les aider... Je voulais faire autre chose, du bénévolat ou du travail de mission pour mon église. Je savais que la seule façon d’y parvenir était de retourner aux études. »

Shelley Jones ne représente pas un cas isolé. À cause du ralentissement économique, des milliers de Canadiens se retrouvent brusquement dans ce genre de situation, y compris d’innombrables travailleurs des secteurs de l’automobile et des ressources naturelles qui s’interrogent sur leur avenir.
Shelley, pour sa part, a réalisé qu’elle devait perfectionner ses compétences, mais qu’elle n’avait pas suffisamment confiance en elle pour faire le grand saut et se retrouver sur un campus rempli d’étudiants ayant la moitié de son âge.

À 18 ans, une tentative décevante à l’Université du Nouveau‑Brunswick lui avait laissé croire qu’elle n’était pas assez intelligente pour faire des études universitaires. Deux décennies de travail faiblement rémunéré l’ont toutefois forcée à réévaluer ses options et ses perspectives.

Une rencontre fortuite avec un conseiller en emploi du gouvernement du Canada lui a fait changer d’avis.
Aujourd’hui, les choses s’annoncent bien pour Shelley sur le plan professionnel. Lorsqu’elle aura obtenu son diplôme en travail social, cette adulte qui s’exprime aussi bien en anglais qu’en français correspondra parfaitement aux exigences du ministère des Services familiaux et communautaires de la province, à la recherche de travailleurs avec titres de compétence.

Les diplômés en travail social font partie d’une minorité d’étudiants en arts libéraux possédant les compétences nécessaires pour intégrer directement le marché du travail. De plus, selon le dernier rapport sur l’enseignement postsecondaire du CCA, les collèges et les universités ont encore du progrès à faire pour ce qui est d’orienter leurs diplômés, en harmonisant leurs programmes avec les compétences exigées par les employeurs.

Il incombe donc maintenant aux collèges, aux universités et aux établissements privés de clarifier le lien entre les titres et les compétences, afin d’aider les étudiants et les employeurs potentiels. Récemment, l’Union européenne a réglé cette question en adoptant la Charte des universités européennes pour l’apprentissage tout au long de la vie.

M. Rick Davey est président de la Yorkville University, un collège privé d’enseignement professionnel de l’Ontario et du Nouveau‑Brunswick qui décerne des grades et des diplômes et qui offre sur le Web une maîtrise en sciences de l’orientation.

Selon M. Davey, les employeurs savent exactement à quoi s’attendre lorsqu’ils engagent des diplômés de la Yorkville University, car ces employeurs participent à la planification des programmes qui y sont offerts.
L’université affiche un taux de placement de 90 %, grâce en partie à la communication que son administration entretient avec les employeurs par l’intermédiaire de comités consultatifs de programme.
« Il faut se tenir en étroite relation avec le marché du travail pour parvenir à un tel taux de placement, et c’est précisément ce que nous faisons. »

M. Davey déclare que les universités aux prises avec une baisse d’inscriptions ignorent, à leurs risques et périls, le bassin d’étudiants non traditionnels. La clientèle de la Yorkville University se compose principalement d’apprenants adultes et d’étudiants suivant une formation de mi‑carrière; l’établissement les courtise en faisant de la publicité directe et guide leurs choix de programme au moyen d’un service complet d’orientation et de soutien aux études.

« L’une des caractéristiques de l’enseignement privé est le processus d’admission, ajoute‑t‑il. C’est vrai qu’il nous sert à faire notre baratin publicitaire, mais il sert aussi à orienter les étudiants. Nous passons beaucoup de temps avec eux, nous discutons de leur mode d’apprentissage et de ce qui les intéresse, nous les mettons en contact avec des groupes d’étude et autres sources de soutien. Nous leur offrons beaucoup d’encadrement, et ça fonctionne, car ça répond à leurs besoins à titre d’apprenants. »

Shelley Jones est d’accord : les collèges et les universités doivent en faire davantage pour attirer les étudiants adultes et les aider à réussir. Elle dirige un groupe qui vient en aide aux adultes ayant fait d’énormes sacrifices pour retourner aux études, laissant souvent leur conjoint et de jeunes enfants à la maison pour vivre sur le campus, subvenant aux besoins de leur famille à l’aide de prêts étudiants et souvent privés des services d’orientation qui les aideraient à faire des choix de carrière éclairés.

« Les universités publiques s’adressent aux jeunes de 18 ans, dit‑elle. Les apprenants adultes doivent se tailler une place au sein du campus, y trouver une communauté et du soutien. Ils doivent se frayer leur propre chemin. »

Son amie et camarade d’études Suzie Shurtleff, 29 ans, abonde dans le même sens. Titulaire d’une majeure en anglais, Suzie est retournée aux études il y a deux ans après avoir été coordonnatrice du programme d’activités parascolaires d’un établissement d’enseignement préscolaire de la région. Elle veut obtenir son doctorat avant l’âge de 35 ans et enseigner à l’université.

« L’encadrement des étudiants adultes est largement insuffisant, fait‑elle remarquer. J’ai besoin de savoir exactement ce qu’il me faut, et personne n’est là pour me le dire. J’ai besoin qu’on m’indique la façon la plus efficace et la plus rapide d’atteindre mon but, qui est de gagner ma vie grâce à l’enseignement.



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The Canadian Council on Learning’s third annual report on the state of PSE in Canada offers a much-needed perspective for informed public discussion about the future of PSE in this country and how the sector can best help Canadians to find success. Le troisième rapport annuel du Conseil canadien sur l’apprentissage sur l’état de l’EP au Canada constitue un précieux outil pour orienter le débat public sur l’avenir de ce secteur au pays et sur la manière dont il peut aider les Canadiens à réussir leur vie.