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Apprentissage chez les Autochtones : Témoins

Premier article : Évaluer ce qui compte vraiment

En marchant pour se rendre au travail par un beau matin, Hugh Dale­Harris, enseignant au niveau secondaire à Igloolik, a croisé à sa grande surprise une foule de gens, dont bon nombre de ses étudiants faisaient partie, qui couraient en direction opposée à l’école. Une fois rendu à l’école secondaire Ataguttaaluk, il a constaté que seuls quelques étudiants étaient présents en classe.

Après avoir posé quelques questions, il a résolu le mystère : plus tôt ce matin-là, on avait annoncé la nouvelle qu’un troupeau de bélugas avait été vu près des côtes de la petite collectivité inuite située tout juste au sud de l’île de Baffin. À la suite de cette annonce, une bonne partie de la population d’Igloolik, qui compte environ 1 000 résidents, s’est ruée sur ses bateaux pour participer à la chasse; cette activité fait partie intégrante de la culture inuite et constitue une tradition annuelle de la collectivité.

Cet incident, qui s’est déroulé à l’automne 1998, s’est avéré marquant pour M. Dale­Harris, un enseignant d’Ottawa qui, peu après l’obtention de son diplôme, avait tenté l’expérience d’aller enseigner dans le Nord du pays.
 
« Cet incident m’a rappelé à quel point l’apprentissage en classe peut parfois se situer à mille lieues de la réalité du monde extérieur. »

C’est donc frais diplômé que M. Dale-Harris, alors âgé de 27 ans, a rapidement dû surmonter le fait que le programme scolaire traditionnel enseigné à l’occidentale était très peu utile à ses étudiants.

« Je savais que je devais les amener à l’extérieur et dans la collectivité autant que possible, explique M. Dale-Harris, aujourd’hui âgé de 38 ans. J’ai dû repenser beaucoup d’éléments et changer certaines de mes attentes. Ce n’est pas que j’exigeais moins. J’exigeais plutôt des choses différentes ou, dans certains cas, les mêmes choses, mais réalisées de façon différente. »

Différentes approches à l’égard de l’apprentissage sont au cœur du nouveau rapport du Conseil canadien sur l’apprentissage (CCA) intitulé l’État de l’apprentissage chez les Autochtones au Canada : Une approche holistique de l’évaluation de la réussite. Fruit d’une initiative pluriannuelle visant à redéfinir la façon d’évaluer l’apprentissage chez les Autochtones au Canada, ce rapport fait valoir de façon convaincante la pertinence d’une nouvelle approche en matière de perception et d’évaluation de l’apprentissage dans les collectivités des Premières nations, inuites et métisses à l’échelle du Canada.

Il dresse un portrait fondé sur des éléments probants du processus d’apprentissage tout au long de la vie qui va au-delà des murs de l’école et qui englobe l’apprentissage qui se déroule à la maison, dans la collectivité, en milieu de travail et sur la terre (par exemple, l’apprentissage par les traditions, la culture ou la spiritualité).

Pour les Premières nations, les Inuits et les Métis, qui comptent quelque 1,1 million de membres, l’apprentissage est un processus holistique tout au long de la vie qui ne se limite pas à la salle de classe et est plutôt lié à la terre, aux contacts intergénérationnels et à l’expérience personnelle.

Le succès universitaire de Darrah Beaver est grandement attribuable à sa capacité d’établir des liens entre sa formation scolaire et son expérience personnelle et les enseignements de son peuple. Cette femme malécite de 32 ans de la Première nation de Tobique au Nouveau-Brunswick est titulaire d’une maîtrise en résolution de conflits, qu’elle a su exploiter à bon escient dans le cadre de son travail à l’Assemblée des Premières Nations à titre de porte-parole d’une éducation de qualité dans les réserves. Toutefois, ses études postsecondaires ne se sont pas déroulées sans difficulté.

Par exemple, dans un cours à l’Université Carleton, elle devait lire les opinions d’Aristote sur le crime et le châtiment, qu’elle avait beaucoup de difficulté à saisir, jusqu’à ce qu’elle les associe à la position des Premières nations en matière de justice réparatrice.

« Je savais que la recherche du consensus faisait partie intégrante de notre identité », d’expliquer Mme Beaver, après avoir réalisé que les notions d'Aristote avaient fortement influées sur les grands penseurs de sa propre collectivité. Elle a franchi une étape décisive lorsqu’elle a commencé à se poser les questions suivantes dans chacun de ses cours : Quelles sont les conséquences de ce point de vue pour mon peuple? Comment est-ce que cela témoigne de mes expériences? Comment puis-je les utiliser?

Originaire d’une réserve comptant une population de seulement 1 200 personnes, au début de ses études à l’Université Carleton, elle s’est sentie dépassée quand elle a constaté que quelque 400 étudiants pouvaient assister au même cours. Première personne de sa famille immédiate à poursuivre des études postsecondaires, Mme Beaver ne pouvait chercher de soutien scolaire auprès de cette dernière, contrairement à bon nombre de ses pairs du Canada. De plus, pendant une période de deux ans au cours de ses études, quatre membres de sa famille sont décédés.

« Nous sommes aussi proches de notre famille élargie que de notre famille immédiate, explique-t-elle, en ajoutant qu’elle devait revenir à la maison pour assister à chacune des funérailles. J’ai beaucoup pleuré ces décès tout en essayant de me concentrer sur mes études. »

Une nouvelle initiative mise en œuvre à l’école secondaire Rossignol, en Saskatchewan, qui est fréquentée par une population majoritairement métisse, se concentre sur la valeur des liens intergénérationnels pour les apprenants autochtones.

L’école est située à l’Île-à-la-Crosse, deuxième plus ancienne communauté de la Saskatchewan, et est dirigée par Vince Ahenakew, un homme de la région qui est devenu directeur d’école. Devant surmonter divers problèmes courants dans toute école secondaire, M. Ahenakew a employé une solution peu orthodoxe : il a invité deux aînés (un homme et une femme) à venir à l’école une fois par semaine afin de participer aux réunions et de parler à ses étudiants de n’importe quel sujet, du suicide à l’abus de drogue et d’alcool en passant par les avantages liés à la poursuite des études. De plus, les aînés visitent fréquemment l’école primaire de la communauté.

Dans le rapport du CCA, on indique que ces liens avec les aînés sont courants dans de nombreuses communautés autochtones au Canada. En fait, quatre jeunes autochtones sur 10 vivant hors réserve ont interagi avec les aînés au moins une heure par semaine ailleurs qu’en classe, ce qui constitue l’un des meilleurs moyens d’en apprendre davantage sur la culture et les traditions.

« Ces exemples sont bons à suivre et les enfants y réagissent favorablement, affirme M. Ahenakew. Ils possèdent toutes ces connaissances et nous n’en tirons pas parti. Nous ne savions plus quoi faire et ils ont les réponses. »

Les aînés socialisent avec les étudiants et les professeurs pour partager leur expérience et leur savoir-faire, ce qui, selon M. Ahenakew, a déjà commencé à porter ses fruits.

« L’initiative commence à bien fonctionner. Certains étudiants étaient hésitants au début, mais ils vont maintenant chercher un contact avec les aînés. C’est tout à fait ce que nous souhaitions : combler l’écart. »

Combler l’écart entre les méthodes d’enseignement occidentales et les moyens d’apprentissage autochtones s’est avéré plus difficile pour M. Dale-Harris lors de son voyage au Nunavut en 1998.
 
Après l’incident des baleines, M. Dale-Harris a voulu mettre à profit sa grande expérience de l’apprentissage dans le cadre d’activités extérieures et a demandé aux parents de signer une décharge de responsabilité pour lui permettre de sortir ses étudiants de la classe pour aller pêcher, faire du camping et chasser le phoque avec eux.

Après avoir modifié ses méthodes, il affirme qu’il a constaté des changements chez ses étudiants, qui ont acquis de la confiance en soi, un sentiment d’appartenance à la communauté et un respect mutuel.

« À quoi sert l’éducation? », s’interroge M. Dale-Harris, qui est retourné enseigner à l’école secondaire Ataguttaaluk après avoir accepté un contrat à court terme en 2007. « Il existe des tonnes de réponses différentes. L’une d’entre elles est de préparer les étudiants à faire partie de la société et à jouer un rôle dans la collectivité. C’est probablement ce qui est le plus important. »

 

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