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De secrétaire à pilote de chasse : la carrière de pionnière du major Deanna Brasseur

15 nov. 2007

L’été de 1965 restera à jamais gravé dans la mémoire de Deanna « Dee » Brasseur. Elle n’avait alors que 12 ans. Elle se souvient avoir passé l’essentiel de ses vacances à rouler à vélo jusqu’à la base de l’Aviation royale du Canada, située non loin de la résidence familiale à Centralia, en Ontario, où son père était instructeur de pilotage. S’étirant le cou, elle regardait décoller les chasseurs à réaction, parfois durant des heures. Ces moments ont littéralement changé la vie de la « recrue en herbe » qu’elle était alors, comme elle le dit aujourd’hui. « Je trouvais que les garçons avaient bien de la chance, se souvient elle à 54 ans, attablée dans un restaurant du centre ville d’Ottawa. J’estimais que tel était leur destin : être libres », raconte-t-elle.

Deanna Brasseur était alors loin de se douter que près de 25 ans plus tard, à l’été de 1989, elle entrerait dans l’histoire comme l’une des deux premières femmes pilotes de chasse au monde. Mais il n’a pas été facile pour elle d’en arriver là. Il lui a fallu endurer la discrimination, le harcèlement, la peine aussi. Et elle a bien sûr dû réussir l’un des programmes d’entraînement les plus exigeants au monde avant de pouvoir enfin piloter le plus puissant des chasseurs des Forces armées canadiennes à l’époque : le CF-18 Hornet.

Membre de l’Ordre du Canada, le major Brasseur, qui travaille désormais au Quartier général de la Défense nationale, n’était heureusement pas du genre à reculer devant l’adversité. Elle se félicite aujourd’hui d’avoir voulu et su saisir toutes les occasions d’apprendre, pour réaliser son rêve. « Je milite ardemment pour l’apprentissage tout au long de la vie, affirme t elle. Quelle qu’en soit la forme. Opte pour l’apprentissage qui te convient le mieux ou qui répond le mieux à tes besoins, et fonce! » C’est d’ailleurs forte de cette attitude que Mme Brasseur a su tirer parti d’une formation en milieu de travail, d’un apprentissage informel et de mentorats.

Deanna n’a que 19 ans quand, abandonnant ses études universitaires dès la première année, elle se joint aux Forces armées canadiennes. Nous sommes en 1972. Les seuls postes accessibles aux femmes dans l’ARC se limitent malheureusement à ceux d’infirmière, d’assistante médicale, de commis ou de technicienne en approvisionnement. Deanna choisit de devenir secrétaire au sein d’un cabinet dentaire, au sein de la base des Forces canadiennes (BFC) à Winnipeg, satisfaite d’apporter ainsi sa contribution. Mais en 1973, l’éventail des fonctions militaires accessibles aux femmes commence doucement à s’élargir, leur participation à la moindre opération de combat restant toutefois exclue. Mme Brasseur saute sur l’occasion : elle s’inscrit sans attendre au programme de formation des candidats officiers. Acceptée, elle est mutée à North Bay, en Ontario, où elle devient responsable du contrôle des armes.

Incapable de suivre des leçons de vol sous prétexte qu’elle était une femme, Brasseur s’est inscrite à l’entraînement à haute altitude—une exigence pour les pilotes des forces aériennes—au cas où ses supérieurs changeraient d’idée un jour. Au milieu des années 1970, elle apprend qu’une autre Canadienne déterminée comme elle à devenir pilote militaire, Nora Bottomley, s’est inscrite à des cours privés de pilotage.

« Si Nora peut le faire, moi aussi! », se dit-elle. Elle s’inscrit donc sur le champ à des cours privés, à North Bay. En 1979, à la surprise générale, les Forces canadiennes font volte face et lancent un programme pilote appelé « SWINTER », qui vise à étudier l’emploi de femmes militaires dans des éléments et des rôles nouveaux. Mme Brasseur, Nora Bottomley et une autre camarade sont les trois premières femmes à s’y inscrire et recevoir ainsi une formation de pilotage de base à la BFC de Moose Jaw, en Saskatchewan.

Ce programme de formation, auquel prennent également part 29 élèves de sexe masculin, est alors généralement considéré comme l’un des plus exigeants des Forces canadiennes, tant psychologiquement que physiquement. Le major Brasseur convient volontiers aujourd’hui que le cours d’aérodynamique a, à lui seul, failli avoir raison de sa détermination, en grande partie parce qu’elle n’avait jamais suivi le moindre cours de physique auparavant. Heureusement, l’un des plus jeunes formateurs du programme est un as en ce domaine. Malgré l’hostilité de bon nombre de ses compagnons de classe masculins (et de certains instructeurs), Deanna prend son courage à deux mains et lui demande de devenir son tuteur. Il accepte. Cela permet à Deanna de réussir ce fameux cours et de s’attacher, par la même occasion, les services d’un mentor. « Ce qui m’a sauvée, raconte t elle, c’est d’avoir osé demander de l’aide, et d’être douée en mécanique. Ce cours a vraiment été le pire défi que j’ai eu à relever durant toute ma formation. »

Mais Deanna doit aussi composer avec l’hostilité du milieu où elle évolue. Premières femmes inscrites à cette formation des plus ardues, elle et ses compagnes sont la cible d’attaques d’hommes frustrés qui les côtoient. Beaucoup leur font clairement sentir qu’ils désapprouvent leur présence. Ils se sentent menacés. « Ils ne nous adressaient pas la parole, se souvient elle, ne nous offraient jamais le moindre conseil ou la moindre assistance. Nous étions constamment en butte à leurs blagues sexistes. »

Les choses tournent de fait si mal qu’un autre des mentors de Mme Brasseur vient finalement à la rescousse des trois élèves féminines. Instructeur, le capitaine David McCabe les reçoit régulièrement chez lui au terme des journées les plus éprouvantes, leur prodiguant ses conseils devant un repas et une bonne bière. Malheureusement, Deanna n’est pas au bout de ses peines, loin de là!

Durant des mois, en effet, un autre instructeur va littéralement la harceler, s’invitant constamment à prendre le café, lui demandant de sortir avec lui et l’abreuvant de remarques déplacées, en parfaite violation du code de conduite militaire depuis mis en place. Consciente que cet homme peut briser son rêve, Deanna cède finalement à ses avances, un soir. Après coup, elle se rend vite compte que le moindre mot de sa part sur ce qui s’est passé risque non seulement de briser sa carrière militaire, mais aussi de mettre en péril celle des autres femmes. Elle décide donc de ne rien dire. « Tout le monde était contre moi, qui donc m’aurait crue? », dit elle aujourd’hui. Pendant près de 20 ans, elle ne dira pas un mot de cet incident.

Deanna Brasseur décroche finalement son diplôme de pilotage en 1981, devenant l’une des trois premières femmes à réaliser cet exploit. Suit alors une série de premières. Elle devient en effet la première femme instructeur de pilotage au pays, la première femme commandant d’escadrille (stationnée à Cold Lake, en Alberta), ainsi que la toute première représentante de la Force aérienne au sein du groupe de travail sur l’égalité des droits de la Défense nationale.

En 1988, son rêve d’enfance commence à prendre forme : elle se voit offrir la chance de suivre une formation de pilote du chasseur biréacteur CF 18. Elle s’estime d’abord incapable de relever ce défi. Elle craint que son échec n’apporte de l’eau au moulin de ceux qui prétendent que les femmes sont incapables de piloter de tels avions. (Le chef du Parti de l’Héritage Chrétien du Canada, Ed Vanwoudenberg, par exemple, qui déclara à la Presse canadienne, en 1989 : « Le rôle de la femme est de donner la vie et d’éduquer ses enfants […]. C’est ainsi qu’elle s’accomplit pleinement. S’exposer à la force G et songer à porter un enfant est une aberration. ») Après réflexion, toutefois, Deanna Brasseur décide malgré tout de tenter l’aventure avec une collègue officier, Jane Foster, pleinement consciente de la pression qui pèse sur ses épaules.

La formation se déroule à Cold Lake, en Alberta. S’étalant sur 12 mois à peine, elle équivaut à un programme universitaire de quatre ans. Elle exige de la part des participants 18 heures d’étude par jour : le CF 18 est à la fine pointe de la technologie de l’époque. Enfin, le 9 juin 1989, debout aux côtés de Jane Foster, Deanna Brasseur reçoit fièrement son diplôme : elle a réussi! Elle ne s’est pas contentée de réaliser son rêve : elle est allée au delà!

Ce n’est toutefois que plus tard, en effectuant son premier vol d’un océan à l’autre, qu’elle prendra pleinement la mesure de son exploit. « À 13 000 mètres d’altitude, on se sent un plus proche de Dieu », confiera t elle.
 
Le major Brasseur a depuis effectué 2 500 heures de vol. Elle a pris part à diverses missions en temps de paix au Canada et en Europe et est devenue la première femme à enquêter sur les accidents d’avion, avant de prendre sa retraite en 1994. Tout au long de son parcours, elle s’est fait un plaisir de prodiguer conseils et leçons de vie à celles et ceux qui l’ont sollicitée comme mentor. Sa principale recommandation n’a jamais varié d’un iota : « Concentre toi sur ton objectif. Et dès que tu sens ta détermination faiblir, confie toi à tes amis. »

Après les attaques du 11 septembre 2001, Mme Brasseur a rejoint les Forces armées en tant que réserviste. Elle travaille aujourd’hui au sein de la Direction de la planification stratégique aérienne, où elle contribue à façonner l’avenir de la Force aérienne. Elle est également conférencière motivatrice pour le compte de sa propre société, Unlimited Horizons, ce qui lui permet de partager son expérience. Elle s’adresse fréquemment aux élèves du secondaire, qu’elle encourage à s’accrocher à leur passion et à profiter pleinement de la moindre occasion d’apprendre. « L’apprentissage tout au long de la vie permet à chacun de réaliser pleinement son potentiel », affirme- t-elle.

 

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